La religion dans la démocratie


Lecture critique de La religion dans la démocratie : Parcours de la laïcité de Marcel Gauchet, Gallimard, Paris, 1998

Pistes de réflexions politiques à partir de la pensée de René Guénon

Cette note critique, tout en se basant sur la réflexion de Marcel Gauchet, en  prendra volontairement le contre-pied. Cette orientation ne procède pas d’un entêtement délibéré mais plutôt de la volonté d’ouvrir des pistes de cheminement possible sur le sujet de la place de la religion dans la démocratie. Le cadre de référence choisi est identique à celui de Marcel Gauchet et épousera donc surtout les mouvements d’un parcours historique perçu à partir de la France. Bien sûr, il ne faut y voir aucune prétention à égaler la qualité des constructions théoriques du philosophe mais simplement la perspective de desserrer l’étau dans lequel la densité de son texte est susceptible de nous enfermer. Il pourrait en effet être préjudiciable d’y voir un outil d’appréhension infaillible des rapports entre religion et démocratie dans le contexte de la modernité. La pertinence et la cohérence des enchaînements de la réflexion doivent pouvoir laisser des interstices dont l’investissement est la condition même d’une possible compréhension de cette marche future de la démocratie qui échappe aux développements présents dans le livre.

Marcel Gauchet oriente sa démonstration dans le sens d’une déperdition progressive du sens de l’absolu. L’hétéronomie  qui présidait au destin d’une société d’ancien régime, où l’Eglise qui tenait lieu de délégation du royaume divin sur terre incarnait la référence ultime dans le jugement des affaires humaines, a laissé la place à l’autonomie du gouvernement de l’homme par l’homme. Cette formulation elle-même laisse entrevoir les écueils d’un dispositif qui cristallise de la sorte, sous l’étendard de l’idéal démocratique, les aspirations les plus élevées de l’homme dans l’au-delà républicain de la recherche de l’intérêt général.

Cependant, parce que selon lui cette recherche de l’intérêt général revêt encore quelque chose de l’ordre de la transcendance, une certaine nostalgie de l’idée originelle de la démocratie en France, celle qui pour le philosophe connaît son aboutissement en même temps que sa naissance avec la Révolution Française, semble poindre en filigrane chez Marcel Gauchet. Pour lui en effet ni la dimension eschatologique des idéologies postérieures qui s’inscrivent dans le déploiement historique, ni les prétentions de l’Art à atteindre l’objectivité à partir des manifestations d’une subjectivité n’ont pu faire perdurer ce qui subsistait d’une dimension pseudo-sacrée dans le profane.

On peut alors se demander si l’évolution actuelle que décrit Marcel Gauchet ne serait pas tout simplement la tentative d’une inversion de cette tendance plutôt qu’une dégénérescence. Si, comme il le dit, l’Etat n’est plus capable de se faire le chantre des aspirations du peuple en élevant la substance de leur revendication à l’universalité, on peut d’une part se demander si il l’a déjà véritablement été et d’autre part si la structure cyclique de la gestion des affaires humaines n’est pas entrée, après avoir été dissociée  du pseudo-sacré qui subsistait en elle après sa dissociation du sacré, dans une nouvelle phase où le tout, en l’occurrence l’Etat, serait le catalyseur immanent plutôt que la projection distante de ses parties.

Une des réserves qui peut être formulée à l’encontre de la capacité de l’Etat-Nation à être le porteur de l’intérêt général réside dans la nature même des conditions de sa naissance. L’universalisme républicain hérité  de la position d’arbitre d’un Etat absolutiste qui se situe au-delà des particularismes confessionnels constitue une construction culturelle inscrite dans un contexte historique  bien précis. Il s’agissait alors d’arbitrer, entre catholiques et protestants, des expressions divergentes d’un même substrat issu du christianisme. Il paraît difficile, dans le contexte multiculturel actuel de demeurer sur un postulat que Marcel Gauchet étend à la Révolution française et à  la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais là aussi, la prise en compte d’évènements historiques considérables, omis par Marcel Gauchet, peut venir contrarier la cohérence de sa démonstration.

Il en va ainsi de la révolution industrielle. Le XIXè siècle qui la voit éclore est aussi précisément celui qui voit naître les idéologies socialistes de la libération de l’homme dans le déploiement du temps historique. Ce siècle est aussi celui de l’apparition d’une discipline nouvelle dans le champ scientifique, la sociologie. Or celle-ci se donne précisément pour objet d’étudier les lignes de fracture dynamiques au sein d’une société qui jusqu’alors n’avait  véritablement pu se penser autrement que comme un tout homogène  régulé de manière indiscutable par la diffusion, à partie de son sommet, d’orientations qui ne pouvaient que satisfaire tout à chacun. Mais peut-être faut-il s’interroger sur les conditions d’élaborations de ces orientations.

La révolution industrielle consacre l’émergence d’un pouvoir économique qui se développe dans le même temps que l’essor du capitalisme. Et c’est bien ce pouvoir que va s’attacher à dénoncer le marxisme. La dérive oligarchique récente, que dénonce Marcel Gauchet dans la gestion étatique des affaires publiques, peut bien prendre racine dans l’émergence nouvelle d’une conscience de classe dominante. Il est alors facile de comprendre son incapacité à porter la voix populaire. Si, comme l’affirme Marcel Gauchet, la dislocation sociétale autour de crispations identitaires, que celles-ci soit strictement religieuses comme dans le cas de l’islam, plus largement politiques comme dans le cas du christianisme ou plus directement culturelles, doit être perçue comme l’évidement de l’idéal démocratique, c’est aussi en raison de la constitution originelle d’un Etat qui repose sur la formulation, sous couvert d’intérêt général, d’intentions particulières propres à une élite sociale qui pourra dorénavant asseoir la pérennisation de sa position par le biais de l’économique. Autrement dit, l’impossibilité constitutive, quasiment ontologique de la démocratie  à représenter clairement les intérêts d’une communauté nationale, provient de ce que celle-ci, si tôt qu’elle a délégué la représentation de ses revendications, s’en voit déposséder par la reformulation dénaturée que ces dernières vont subir dans les mains de responsables politiques qui ne sont pas mus par les seuls impératifs vertueux de la recherche de l’intérêt général. Car les collusions du politique et de l’économique ne sont plus à démontrer et l’indépendance théorique du pouvoir judiciaire ne saurait suffire à corriger la subtilité du processus de conversion en intérêts particuliers, au sommet de l’Etat, de l’expression illusoire de l’intérêt général.

Dans le même ordre d’idées, on peut noter que l’étape décisive de l’apparition de l’Etat-Providence au milieu du XXè siècle n’est autre que la manifestation politique de l’élaboration dans le champ de l’économie des théories keynésiennes de relance par la demande. Ces dernières avaient par ailleurs été élaborées dans la perspective de la modalisation d’une synthèse entre interventionnisme étatique et libéralisme économique, synthèse qui se voulait être le rempart aux déstabilisations anarchiques dont le capitalisme sauvage avait fait les frais au moment de la crise économique de 1929.

Enfin, la période post-colonialiste dans laquelle nous nous trouvons permet de porter un regard objectif sur la décolonisation. Celle-ci, dont une des motivations majeures était la diffusion par la force des valeurs civilisatrices de la démocratie a connu un cinglant échec. Elle a d’abord révélé l’incapacité de l’Etat à assurer une régulation qui se justifierait par le seul fait  qu’il soit le dépositaire attesté d’une raison supérieure mais elle a également sonné le glas de sa prétention à rendre effective dans le champ politique la délégation de pouvoir que les citoyens lui reconnaissaient.

L’échec de la colonisation a ainsi pu constituer un véritable laboratoire pour l’émergence d’expressions politiques plurielles au sein de la communauté nationale. Non seulement il y avait ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre mais elle a également mis a jour une multiplicité d’actions hostiles à l’Etat dans les territoires colonisés. Et cet état de fait s’est ressenti avec d’autant plus d’acuité que les populations jadis colonisées se sont retrouvées, aux alentours de ce tournant des années 70 dont parle Marcel Gauchet, sur le territoire national actualisé lui-même. Pour le philosophe, ce tournant matérialise la fin de la condition supérieure de l’Etat, qu’elle soit prise dans son acception théorique pour qualifier les attributs métaphysiques dont s’était parée la notion d’idéal démocratique ou qu’on la prenne dans son acception pratique pour définir la formule synthétique de l’orientation des intérêts particuliers que l’Etat détenait en dernier ressort.

Cette rupture ultime, Marcel Gauchet ne  lui prête pas explicitement les atours de l’économie, mais on peut raisonnablement penser qu’elle a été précipitée par la crise pétrolière de 1973, moment qui n’a pu qu’accentuer le mouvement descendant de la souveraineté absolue de l’Etat dans la gestion de sa destinée. Cependant, on peut noter que les évènements de Mai 1968 en France, par leur antériorité, établissent un lien avec la perte de prestige étatique dont est synonyme le terme de décolonisation. Par ailleurs, ils signent aussi l’avènement des formes modernes de protestation et leur impriment une marque qui les distinguent de l’empreinte fortement économique que possédaient les mouvements miniers du début du XXè siècle ou encore les manifestations ouvrières menées par le Front populaire en 1936. Dans une perspective traditionnelle (cf. Autorité spirituelle et pouvoir temporel de René Guénon), on dira que les possibilités de dégénérescence s’épuisent et que, faisant suite à un mouvement qui a  vu la reconnaissance extérieure du pouvoir passer de la sphère sacerdotale à la sphère royale puis à son pendant profane que représente la sphère étatique et enfin à sa perversion par l’emprise de la sphère économique, l’on se situe dans l’impératif de la remontée cyclique par la revivification spirituelle. Aussi, dans la continuité du mouvement entamé, celle-ci ne peut qu’advenir à partir du peuple, non pas dans le sens où la démocratie l’entend, mais en tant qu’il est le miroir symbolique où les états supérieurs trouvent leur appui tout comme la non-manifestation principielle trouve sn reflet opposé et complémentaire, et donc d’une certaine manière son voile, dans l’obscurité de la matière.

Dans son livre, Marcel Gauchet avance que la sécurité matérielle qu’assure l’Etat-Providence est susceptible d’expliquer que les aspirations citoyennes soient désormais disjointes du bien-être strictement économique. Il est vrai que la naissance de l’Etat-Providence est concomitante de l’identification d’une classe moyenne, classe issue pour une grande partie du peuple mais, notamment par le fait d’une certaine aisance matérielle, frappée du joug de la médiocrité selon les propos de René Guénon lui-même. Or c’est sans doute du sein de cette dernière qu’ont été portées sur la scène publique les revendications politiques importantes de ces dernières années. Mais peut-on réellement affirmer que celles-ci n’ont fait l’objet que d’un consentement approbateur dans leur légitimité à l’expression de la part des pouvoirs publics ? Si cela était le cas, il nous faudrait éluder les processus parfois difficiles d’élaboration des réformes ou bien encore les évolutions sociales progressives au sein de notre société sur la même période. Le droit de vote des femmes, les amendements au code de la nationalité, Le PACS ou encore Le Conseil Français du Culte Musulman ne seraient, pour prendre des exemples volontairement variés dans les domaines qu’ils touchent, que l’extériorisation immédiate d’attentes jusqu’alors demeurées  à l’état de stricte  latence dans la société française. Il semble alors difficile d’expliquer la manière dont se font les choix de domaines où l’Etat parvient à formuler une décision. Cette formulation doit en effet bien être l’aboutissement d’une dynamique que des acteurs s’attachent à activer sur un terme plus ou moins long. Cette dynamique, bien qu’émanant d’une base sociale commune, recèle des tendances contraires, les unes vouées à l’épuisement et les autres porteuses d’un redressement de valeurs au sens spirituel du terme.

Pour ce qui est du domaine religieux, là encore il faut arriver à une perception différenciée de la société car c’est cette différenciation qui rend possible l’ère nouvelle d’un régime politique susceptible de renaître à partir de bases démocratiques  par une interprétation qualitative des attentes sociales. La situation de l’islam est à ce sujet bien différente de celle du christianisme. Il faut pouvoir garder en ligne de mire la spécificité respective des objets étudiés. Si le christianisme s’est quelque peu vidé de sa substance et que sa représentation dans la sphère publique emprunte souvent  aux caractéristiques des manifestations culturelles, cela peut être dû en partie au fait que cette tradition religieuse est dépourvue de la structuration légale qui régit l’islam, comme le judaïsme d’ailleurs. Comparativement, il est intéressant de noter que ce dernier, alors que sa présence en France n’a rien de récent, a sans doute davantage su se concentrer sur la préservation de la part strictement religieuse de son identité, et ce en dépit de sa condition minoritaire. La cohérence intrinsèque d’une logique d’acteurs peut donc se révéler prépondérante pour son appréhension et par suite pour sa gestion politique. La vivacité de la présence musulmane  en France a encouragé son émergence sur la scène publique mais l’étape décisive que constitue la création du CFCM, pour prendre un repère marquant à défaut d’être forcément efficace, s’est faite à l’issue de multiples atermoiements, dont certains sous la forme de débats juridiques suite à l’affaire des foulards de Creil notamment, débats citoyens qui n’ont pu faire l’économie de spécificités intrinsèquement religieuses

Ainsi, pour suivre les lignes théoriques de sociologues du droit tels que Jacques Commaille, c’est à l’émergence une nouvelle forme de régulation politique qu’il faut conclure. Le regret qu’exprime Marcel Gauchet à propos de la disparition d’un Etat décisionnaire doit pouvoir être perçu comme l’apparition de nouveaux canaux de décision. Ceux-ci prennent racine à la base de la société pour être portés au sommet de l’Etat. Mais c’est bien là que subsiste la sphère de décision ultime en fonction d’un agenda que seuls des mouvements sociaux mûrs et extraordinaires par leur ampleur sont capables de perturber. D’ailleurs, aux heures passées d’un Etat absolutiste déclinant dont les privilèges de la transcendance devaient être repris à bon compte par le nouvel Etat républicain, la Révolution Française était-elle autre chose qu’une forme paroxystique de mouvement social mûr et extraordinaire ? C’est que cette étape fondamentale de le dégénérescence du pouvoir royal s’imposait dans l’ordre d’une manifestation dont le dessein divin  veut épuiser les possibilités avant d’en instaurer de nouvelles.

Aussi, ce gouvernement à partir des composantes sociales d’un territoire national donné n’a pas forcément les traits funestes que Marcel Gauchet veut bien lui prêter. Il faut plutôt y voir l’introduction inévitable du social dans le champ de la décision politique, introduction d’autant plus capitale que la société française s’est considérablement diversifiée depuis que l’Etat, avec la loi de séparation de 1905, s’est constitué en véritable garant moral de l’intérêt général. Mais ce plan moral de l’Etat doit aujourd’hui être dépassé pour que ce dernier demeure le digne représentant des intérêts de ses administrés. Le contexte conflictuel, entre l’Eglise et l’Etat, dans lequel a été élaborée la morale laïque n’est plus de mise aujourd’hui et le religieux n’a plus d’influences sensibles dans l’exercice du pouvoir. Il n’y a plus de différences à effacer au nom d’un nivellement égalitariste mais une mosaïque  à recomposer au nom d’une équité unifiée.

Brice Gonzague

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