Parmi les illusions que relève René Guénon et qui sont induites par le point de vue profane lui-même, il nous semble important de nous arrêter sur une qui est suffisamment caractéristique de ce point de vue pour lui consacrer un article afin de mieux faire sentir , toujours par la voie négative, ce que peut être le point de vue sacré.
Les ouvrages de René Guénon abondent en analyses du point de vue profane, et nombre de remarques de leur auteur ont pour dénominateur commun l’illusion de la vie ordinaire. Cette vie ordinaire est celle qui est le plus répandue dans notre époque, et les efforts du Cheikh furent d’en montrer l’illégitimité du point de vue traditionnel. La vie ordinaire, il s’agit de l’existence humaine dénuée de référence à un principe supérieur, en d’autres termes, le quotidien le plus insignifiant et faisant une part non-négligeable aux renversements des valeurs. C’est le day-to-day dans toute son horizontalité, où l’intelligence du Cœur, si précieuse pour les ésotéristes, est sacrifiée pour la recherche de l’action pour l’action, vivre pour manger, en ne caricaturant qu’un peu. La contemplation est subordonnée au reste des activités humaines au lieu d’en être le principe. Dans cet perspective, c’est la logique de l’extérieur, c’est-à-dire du paraître et de l’avoir, qui domine sur la logique de l’intérieur, c’est-à-dire de l’être, oubliant que pour agir il faut être. Cette vie ordinaire est la plus vaine des illusions selon René Guénon car elle n’est autre que le suicide de l’intelligence, entendue dans son acception transcendante, le sacrifice de l’essentiel et du permanent au profit du contingent et de l’accidentel. Déjà les psaumes de David nous mettaient en garde contre ce renversement des valeurs, « Jusqu’à quand cette course au mensonge, ce goût de néant ».
Selon la perspective Soufie au contraire, il ne s’agit pas d’avoir pour être, mais d’être avant toute chose. L’âme est un dépôt sacré engagé dans un voyage sacré, dont les répercussions sont cosmiques. Car ce qui caractérise le point de vue profane, c’est la perte de vue de l’interdépendance du microcosme avec le macrocosme de même que l’unicité de l’existence. Lors de sa création, cette âme fut interpellée par son producteur, « Ne suis-je pas votre Seigneur ? », témoignage qu’aucune âme n’a nié. « J’ai tout réalisé pour votre vie ici-bas, votre sort dans l’au-delà vous incombe ».
L’illusion de la vie ordinaire, est à l’origine et ne fait qu’un avec la crise du monde moderne, car elle est l’expression du point de vue profane. Elle engendre l’illusion d’une sécurité factice, et une moralité dénuée de fondement. Disons-le tout de suite, il n’y a de sécurité que dans le principe suprême si toutefois il est permis de s’exprimer ainsi. Un Saint est allé jusqu’à dire : « La certitude me tient lieu de canon », ou encore « Mon bouclier contre les impies est que le Créateur est mon voisin ». Les Soufis disent : « Ne cherche pas ce qui t’est garanti, mais ce qui t’est demandé ». Le monde moderne cherche à se protéger car il se sent menacé sans se rendre compte qu’il est son pire ennemi à cause des tendances qu’il porte en lui-même. Pour le croyant, l’idée de perdre la foi est une chose plus répugnante que celle de perdre une subsistance ou une réputation. Le Coran nous dit : « Ce n’est que le diable qui veut vous faire craindre ses adeptes ».
L’Etre Humain est oublieux par nature, et a besoin de la compagnie des Sages réalisés pour se rappeler la réalité divine. Dans la beauté du visage du Saint, on a la certitude que tous nos problèmes sont déjà résolus d’avance, et que nos efforts doivent tendre à gagner notre véritable demeure, « là où il n’y a ni poussière, ni voleur », nous dit l’Evangile. Le résumé de cet article pourrait être le suivant : ne cherchons pas la solution à nos problèmes car nous n’avons pas de problèmes. Le Cheikh Abd-El-Qader al Jilani avait coutume de dire : « Je ne connais qu’un seul remède, tout remettre entre les mains de Dieu ». Or cet état de confiance, est un don, c’est une grâce, qui ne peut être transmise pleinement que par l’initiation.
Une fois de plus, les ouvrages de René Guénon nous ont servi à comprendre que la véritable vocation de l’Homme est d’entreprendre un pèlerinage spirituel, et qu’au cours de ce voyage, il n’y a pas lieu de craindre quoi que soit sinon de dévier, car tout ce qui est en Dieu est meilleur et durable.
Y.P