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La diplomatie divine
Posté dans Société le 1 août 2010
De même qu’il existe une diplomatie profane, nous nous proposons de donner maintenant un aperçu de son correspondant spirituel, la diplomatie sacrée. Récemment un Homme de la Voie, nous disait que la station de l’excellence était toute entière diplomatie. Comment faut-il comprendre ce terme ?
En général, on comprend la diplomatie comme étant un mode de communication imprégné d’une certaine sagesse souvent mal définie. Disons tout de suite que la diplomatie telle qu’on la rencontre communément dans le monde est la diplomatie profane, il s’agit d’une communication essentiellement horizontale, fondée sur une loi de l’intérêt, le plus souvent monétaire.
Dans le monde traditionnel on rencontre un autre type de communication non plus horizontal mais vertical, ou plutôt spirituel pour reprendre le vocabulaire occidental ; une communication empreinte de douceur, une forme de compagnonnage, que seul le terme arabe « Hidaya » peut exprimer, à savoir une forme de guidance.
Cette « Hidaya » obéit à des règles, lesquelles furent l’objet de l’initiation des Prophètes, Paix sur eux, et qui furent exposés dans les ouvrages de René Guénon.
Il s’agit avant tout d’une technologie de Soi, il s’agit d’outiller le Cœur, de fournir à la Grande Intelligence les repères, et les conditions nécessaires à son épanouissement harmonieux. Un principe Taoïste résume ce que nous voulons dire : « Vivre et laisser Vivre ». Ce principe est d’une importance telle que Lao-Tseu fait montre d’une singulière insistance sur ce qu’il nomme « La vertu mystérieuse ».
« Vivre et laisser Vivre », dans le respect de Tout et de Tous, car une des interprétations de l’Unicité Divine, est…la Fraternité Humaine. Il s’agit d’être Sage et de donner à son Prochain les conditions possibles d’atteindre lui aussi la Sagesse.
Le monde traditionnel se présente comme un ensemble cohérent de symboles visant à orienter vers un trésor caché, tout en le protégeant en même temps. La spiritualité seule permet le dialogue inter-religieux et le rapprochement des cultures, car la communication qu’elle restaure est une communication des Ames, un accord de principes, une entente, plutôt qu’une uniformisation. C’est ce que nous avons compris de la lecture d’ « Orient et Occident ».
Dans cette perspective, la Diplomatie spirituelle consiste à rechercher la verticalité tout en assistant ses proches pour en faire autant. Une expression devenue proverbiale dit « Regardez dans la même direction ». On pourrait développer indéfiniment cette idée, mais il semble que ce bref commentaire est suffisant pour faire pressentir l’importance de la « vertu mystérieuse ».
Eduquer sans blesser, redisons le encore, éduquer sans blesser. Le but de la « hidaya » n’est pas d’asservir, mais de libérer, car la Vérité libère, il s’agit de former des humains libres, intérieurement d’abord, puis extérieurement ensuite.
C’est pourquoi dans le respect de toutes les verticalités, la communication des Ames se fait en mode vital, elle prend l’être qui y prend part dans ses conditions d’espace et de temps, et selon les aptitudes qu’il porte en lui, dans le but de les réaliser et de les dépasser. Comme les êtres qui prennent part à la communication des Ames sont en cheminement, en cours de libération, et en cours seulement, il est nécessaire pour que la communication soit complète et englobante, de réserver la part du mystère, idée chère à René Guénon, tout comme à tout être dépositaire d’un trésor dont il est jaloux, jalousie spirituelle car elle rejoint la notion de magnification de ce qui est transmis.
A la fin de ses études sur l’hindouisme, René Guénon énonce un proverbe hindou, une règle diplomatique témoignant du sujet de cet article, « Celui qui sait dix doit enseigner neuf ». Ce qu’un Saint s’est employé à exprimer à la fin d’un traité de métaphysique, « Devine ce qui n’a pas été dit ».
On voit comment notre époque manque d’un tel sens dans les relations humaines, et comment René Guénon, fidèle aux anciens s’est attaché à servir l’injonction « Connais toi toi-même ». Nous venons d’esquisser quelques aperçus sur ce que l’on peut nommer la diplomatie divine, dans une ère qui se veut celle de la communication et de la transparence, et nous espérons avoir montrer l’intérêt d’un tel sujet qui demande d’autres enrichissements.
Y.P
L’illusion de la vie ordinaire
Posté dans Société le 25 juillet 2010
Parmi les illusions que relève René Guénon et qui sont induites par le point de vue profane lui-même, il nous semble important de nous arrêter sur une qui est suffisamment caractéristique de ce point de vue pour lui consacrer un article afin de mieux faire sentir , toujours par la voie négative, ce que peut être le point de vue sacré.
Les ouvrages de René Guénon abondent en analyses du point de vue profane, et nombre de remarques de leur auteur ont pour dénominateur commun l’illusion de la vie ordinaire. Cette vie ordinaire est celle qui est le plus répandue dans notre époque, et les efforts du Cheikh furent d’en montrer l’illégitimité du point de vue traditionnel. La vie ordinaire, il s’agit de l’existence humaine dénuée de référence à un principe supérieur, en d’autres termes, le quotidien le plus insignifiant et faisant une part non-négligeable aux renversements des valeurs. C’est le day-to-day dans toute son horizontalité, où l’intelligence du Cœur, si précieuse pour les ésotéristes, est sacrifiée pour la recherche de l’action pour l’action, vivre pour manger, en ne caricaturant qu’un peu. La contemplation est subordonnée au reste des activités humaines au lieu d’en être le principe. Dans cet perspective, c’est la logique de l’extérieur, c’est-à-dire du paraître et de l’avoir, qui domine sur la logique de l’intérieur, c’est-à-dire de l’être, oubliant que pour agir il faut être. Cette vie ordinaire est la plus vaine des illusions selon René Guénon car elle n’est autre que le suicide de l’intelligence, entendue dans son acception transcendante, le sacrifice de l’essentiel et du permanent au profit du contingent et de l’accidentel. Déjà les psaumes de David nous mettaient en garde contre ce renversement des valeurs, « Jusqu’à quand cette course au mensonge, ce goût de néant ».
Selon la perspective Soufie au contraire, il ne s’agit pas d’avoir pour être, mais d’être avant toute chose. L’âme est un dépôt sacré engagé dans un voyage sacré, dont les répercussions sont cosmiques. Car ce qui caractérise le point de vue profane, c’est la perte de vue de l’interdépendance du microcosme avec le macrocosme de même que l’unicité de l’existence. Lors de sa création, cette âme fut interpellée par son producteur, « Ne suis-je pas votre Seigneur ? », témoignage qu’aucune âme n’a nié. « J’ai tout réalisé pour votre vie ici-bas, votre sort dans l’au-delà vous incombe ».
L’illusion de la vie ordinaire, est à l’origine et ne fait qu’un avec la crise du monde moderne, car elle est l’expression du point de vue profane. Elle engendre l’illusion d’une sécurité factice, et une moralité dénuée de fondement. Disons-le tout de suite, il n’y a de sécurité que dans le principe suprême si toutefois il est permis de s’exprimer ainsi. Un Saint est allé jusqu’à dire : « La certitude me tient lieu de canon », ou encore « Mon bouclier contre les impies est que le Créateur est mon voisin ». Les Soufis disent : « Ne cherche pas ce qui t’est garanti, mais ce qui t’est demandé ». Le monde moderne cherche à se protéger car il se sent menacé sans se rendre compte qu’il est son pire ennemi à cause des tendances qu’il porte en lui-même. Pour le croyant, l’idée de perdre la foi est une chose plus répugnante que celle de perdre une subsistance ou une réputation. Le Coran nous dit : « Ce n’est que le diable qui veut vous faire craindre ses adeptes ».
L’Etre Humain est oublieux par nature, et a besoin de la compagnie des Sages réalisés pour se rappeler la réalité divine. Dans la beauté du visage du Saint, on a la certitude que tous nos problèmes sont déjà résolus d’avance, et que nos efforts doivent tendre à gagner notre véritable demeure, « là où il n’y a ni poussière, ni voleur », nous dit l’Evangile. Le résumé de cet article pourrait être le suivant : ne cherchons pas la solution à nos problèmes car nous n’avons pas de problèmes. Le Cheikh Abd-El-Qader al Jilani avait coutume de dire : « Je ne connais qu’un seul remède, tout remettre entre les mains de Dieu ». Or cet état de confiance, est un don, c’est une grâce, qui ne peut être transmise pleinement que par l’initiation.
Une fois de plus, les ouvrages de René Guénon nous ont servi à comprendre que la véritable vocation de l’Homme est d’entreprendre un pèlerinage spirituel, et qu’au cours de ce voyage, il n’y a pas lieu de craindre quoi que soit sinon de dévier, car tout ce qui est en Dieu est meilleur et durable.
Y.P
Psychanalyse, psychologie et autres sectes pour la contre-initiation
Posté dans Société le 19 avril 2010
La psychanalyse est l’inverse de la religion. En effet, elle présente la conscience comme un état se développant uniquement vers le bas; ainsi, le « subconscient » devient il un tout avec le « moi », le « surmoi », jusqu’à devenir même « inconscient » dans le vocabulaire des psychanalystes, donc la négation de la conscience.
Rappellons que la conscience est lié à l’état humain (c’est une des modalités de l’individualité liée au mental), « s’étendant » indéfiniment . Il est remarquable que la psychanalyse ne considère que le « bas ».
« ….c’est à dire du côté qui correspond, ici dans l’être humain comme d’ailleurs dans le milieu cosmique, aux « fissures » par lesquelles pénètrent les influences les plus « maléfiques » du monde subtil, nous pourrions même dire celles qui ont un caractère véritablement et littéralement « infernal ». [règne de la quantité …. page 223.RG.Gallimard].
La psychologie, aujourd’hui intimement liée à la psychanalyse, adopte les mêmes théories.
Nous pouvons dire également que la philosophie profane participe à ce « renversement » des valeurs.
Notre première constatation est qu’il y a un « réseau » d’influences participant à la coupure de l’homme d’avec les états supérieurs de l’Etre, coupure qui permet de plonger l’homme dans « le bourbier » ne lui laissant aucune issue pour s’extraire de ses possibilités les plus basses pour cheminer vers Dieu.
Notre deuxième constatation est que ces influences sont si répandues qu’elles imprègnent également certaines sociétés initiatiques « tabaruks » (qui n’ont pas la vivification de l’influence spirituelle par un maître vivant). Ces sociétés initiatiques tabaruks tiennent légitimement le dépôt initiatique par une chaîne authentifiée remontant de Maîtres en Maîtres, de Prophètes en Prophètes jusqu’à la source Divine.
Notre troisième constatation est que notre monde est imbibé de ces suggestions par le biais de « pseudos » vérités (donc d’erreurs, puisque la Vérité est exclusive) diffusées par tous les médias relayant les milieux « scientifiques » et institutionnels, confinant l’homme à s’enfermer dans ses illusions.
Certains, au comble du désespoir, tentent de s’échapper de cette prison avec des moyens qui tuent : drogue, alcool pour « oublier »; d’autres tentent de s’enfuir par la spiritualité. Leur état d’ignorance est tel que la plupart sont récupérés par des sectes, elles mêmes outils relais de ce réseau maléfique, leur offrant une parodie de spiritualité.
René Guénon nous a donné les clefs de compréhension des codes de fonctionnement de cette véritable « armée contre initiatique ».
N’oublions pas que sans Maître vivant « nous voyageons avec satan » nous dit la Tradition, logiquement celui ci éduque par les codes de la dernière révélation : l’Islam.
M.P
La modernité, religion et initiation
Posté dans Société le 22 février 2010
Face aux amalgames de plus en plus fréquents concernant la problématique « exotérisme et ésotérisme », pourtant très clairement expliquée par René Guénon, nous tenterons d’expliquer, dans une suite d’articles, la nécessite d’une compréhension profonde de la Tradition (dont l’Islam est la synthèse) dans son intégralité. Nous nous adressons aux cherchants, fuyant le prosélytisme.
Ce phénomène s’exprime différemment selon les lieux où il sévit, nous l’analyserons pour l’Europe à travers l’Islam.
Ces errements intellectuels, nous pouvons écrire égotiques car l’âme tourmentée et passionnée, nafs en arabe ou égo, se rebellera toujours devant la simplicité de la vérité, sont le fruit d’une sentimentalité, d’une imagination caractérisant notre époque. La tentation est grande de rejeter la religion et son contenu rituel et comportemental en l’opposant au cheminement initiatique dont la technique en est justement la compréhension « intime ».
L’exemple du fruit reste la meilleure illustration, la Tradition est un fruit dont l’aspect religieux est l’écorce (exotérisme), les techniques initiatiques la pulpe qui entourent un noyau (ésotérisme), véritable cœur du fruit. Pour atteindre ce cœur, le passage par l’écorce est une nécessité.
La perversion, par certains pseudo disciples ou news penseurs ou rénovateurs, des méthodes d’éducation des Maîtres véritables de notre temps qui tous, sans exceptions, insistent sur l’absolue nécessité de l’application des règles religieuses (sharia’a et Qôran), est née de la peur du « choc des civilisations », du manque de discernement également concernant les méthodes pédagogiques et d’ un besoin sectaire du pouvoir car le remplacement des règles communes connues par tous par des règles inventées par quelques uns est un moyen de s’improviser « maître » à bon compte, tentant de diriger ainsi la conscience des plus faibles parmi les cherchants.
Les Maîtres véritables se reconnaissent à l’effectivité de leur « enseignement », donc au changement profond des disciples qu’ils guident accédant à l’excellence comportementale (l’Ihsan), caractère propre au Prophète (p.s.l) dont les cheminants suivent l’exemple (sunna). les Maîtres en sont justement les héritiers reconnus par une chaîne de transmission (silsilla) attestée.
La confusion sur laquelle s’appuient les défenseurs de la culture du pays dans lequel prend racines l’Islam par l’enseignement des confréries soufies provient de la différence, de formes, flagrante entre orient et occident.
Qu’est ce que la culture ? Pour un musulman c’est l’acquisition et la mise en pratique de l’ensemble des recommandations de Dieu, révélées par le Qôran et introduite dans le monde par la « pédagogie » prophétique en son temps et vivifiées aujourd’hui par les Maîtres, actualisées dans le contexte par les savants (le savant traditionnel a suivi un cursus complet dans les sciences religieuses, il s’appuie sur l’ensemble de la communauté des savants reconnus des différentes écoles).
Nous pouvons écrire la « culture musulmane », culture sacrée, universelle.
Cette culture, d’origine divine, est le remède au point de vue profane. Elle s’adapte à tous les contextes environnementaux, le musulman ‘inuit peut continuer à manger du phoque, le français de la poule au pot et le syrien de la kefta, l’egyptien s’habiller en djellaba, l’italien en vêtements sportwears décents!
La confusion est de croire que le point de vue profane est un modèle culturel à suivre.
Les particularités de chaque pays, contrées, n’entraînent que des différences de formes entre individus. Seules les formes habitées par la pureté de l’intention débarrassée des sugestions égotiques sont vivantes, cette pureté est le résultat de l’orientation vers Dieu. Les croyants (la Tradition nous indique qu’ils ne disent pas « je crois » mais obéissent) de tous pays et de toutes époques se rejoignent dans l’unité des coeurs, pas de l’uniformité.
En conclusion de cette introduction, nous dirons que le changement comportemental ne se fait pas dans la douceur pour les âmes rebelles et très facilement pour celles assoifées qui suivent avec patience les prescriptions des Maîtres autorisés, vivificateurs de leur temps. Un d’entre eux, considéré comme un homme réalisé, à ainsi formulé aux disciples de sa tariqâ : « La Voie est mohamédienne, suivez la sharia’a, la sunna, c’est la garantie de votre réussite…. ». Le vin ésotérique ne peut être contenu que dans un flacon propre.
Faire l’amalgame entre l’exotérisme et l’ésotérisme, le profane et le sacré, la culture et la religion est une erreur, pour ne pas écrire un procédé malhonnête, qui tente d’introduire la division entre croyants. La culture de l’orient est le fruit du sacré toujours vivant, la culture de la modernité est forgée par la mort de la Tradition en occident. Même si des excès et des déviances entachent la visibilité des traces divines dans le quotidien de nos « grands frères orientaux », nous préfèrerons toujours la base de ce modèle à celui proposé par les piliers des débats culturels, « maîtres » de la culture occidentale, de la machine à diviser par l’opinion, nous entraînant hors du champs de la concentration nécessaire au dépouillement de l’âme. Les musulmans français ou indonésiens sont facilement identifiables, reconnaissables comme croyants. Davantage de points communs subsistent entre eux qu’entre un français musulman et un français athée. Les athées de tous les pays fonctionnent dans la culture mondialiste, l’uniformisation, ils sont facilement repérables… Alors, oui, nous choisissons ces jeunes de banlieue avec leurs maladresses et leur potentiel, sans oublier que l’homme est le frère de l’homme, que la patience et le respect vainquent toutes les résistances ….
M.p
A suivre …..
La religion dans la démocratie
Posté dans Société le 10 janvier 2010
Lecture critique de La religion dans la démocratie : Parcours de la laïcité de Marcel Gauchet, Gallimard, Paris, 1998
Pistes de réflexions politiques à partir de la pensée de René Guénon
Cette note critique, tout en se basant sur la réflexion de Marcel Gauchet, en prendra volontairement le contre-pied. Cette orientation ne procède pas d’un entêtement délibéré mais plutôt de la volonté d’ouvrir des pistes de cheminement possible sur le sujet de la place de la religion dans la démocratie. Le cadre de référence choisi est identique à celui de Marcel Gauchet et épousera donc surtout les mouvements d’un parcours historique perçu à partir de la France. Bien sûr, il ne faut y voir aucune prétention à égaler la qualité des constructions théoriques du philosophe mais simplement la perspective de desserrer l’étau dans lequel la densité de son texte est susceptible de nous enfermer. Il pourrait en effet être préjudiciable d’y voir un outil d’appréhension infaillible des rapports entre religion et démocratie dans le contexte de la modernité. La pertinence et la cohérence des enchaînements de la réflexion doivent pouvoir laisser des interstices dont l’investissement est la condition même d’une possible compréhension de cette marche future de la démocratie qui échappe aux développements présents dans le livre.
Marcel Gauchet oriente sa démonstration dans le sens d’une déperdition progressive du sens de l’absolu. L’hétéronomie qui présidait au destin d’une société d’ancien régime, où l’Eglise qui tenait lieu de délégation du royaume divin sur terre incarnait la référence ultime dans le jugement des affaires humaines, a laissé la place à l’autonomie du gouvernement de l’homme par l’homme. Cette formulation elle-même laisse entrevoir les écueils d’un dispositif qui cristallise de la sorte, sous l’étendard de l’idéal démocratique, les aspirations les plus élevées de l’homme dans l’au-delà républicain de la recherche de l’intérêt général.
Cependant, parce que selon lui cette recherche de l’intérêt général revêt encore quelque chose de l’ordre de la transcendance, une certaine nostalgie de l’idée originelle de la démocratie en France, celle qui pour le philosophe connaît son aboutissement en même temps que sa naissance avec la Révolution Française, semble poindre en filigrane chez Marcel Gauchet. Pour lui en effet ni la dimension eschatologique des idéologies postérieures qui s’inscrivent dans le déploiement historique, ni les prétentions de l’Art à atteindre l’objectivité à partir des manifestations d’une subjectivité n’ont pu faire perdurer ce qui subsistait d’une dimension pseudo-sacrée dans le profane.
On peut alors se demander si l’évolution actuelle que décrit Marcel Gauchet ne serait pas tout simplement la tentative d’une inversion de cette tendance plutôt qu’une dégénérescence. Si, comme il le dit, l’Etat n’est plus capable de se faire le chantre des aspirations du peuple en élevant la substance de leur revendication à l’universalité, on peut d’une part se demander si il l’a déjà véritablement été et d’autre part si la structure cyclique de la gestion des affaires humaines n’est pas entrée, après avoir été dissociée du pseudo-sacré qui subsistait en elle après sa dissociation du sacré, dans une nouvelle phase où le tout, en l’occurrence l’Etat, serait le catalyseur immanent plutôt que la projection distante de ses parties.
Une des réserves qui peut être formulée à l’encontre de la capacité de l’Etat-Nation à être le porteur de l’intérêt général réside dans la nature même des conditions de sa naissance. L’universalisme républicain hérité de la position d’arbitre d’un Etat absolutiste qui se situe au-delà des particularismes confessionnels constitue une construction culturelle inscrite dans un contexte historique bien précis. Il s’agissait alors d’arbitrer, entre catholiques et protestants, des expressions divergentes d’un même substrat issu du christianisme. Il paraît difficile, dans le contexte multiculturel actuel de demeurer sur un postulat que Marcel Gauchet étend à la Révolution française et à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais là aussi, la prise en compte d’évènements historiques considérables, omis par Marcel Gauchet, peut venir contrarier la cohérence de sa démonstration.
Il en va ainsi de la révolution industrielle. Le XIXè siècle qui la voit éclore est aussi précisément celui qui voit naître les idéologies socialistes de la libération de l’homme dans le déploiement du temps historique. Ce siècle est aussi celui de l’apparition d’une discipline nouvelle dans le champ scientifique, la sociologie. Or celle-ci se donne précisément pour objet d’étudier les lignes de fracture dynamiques au sein d’une société qui jusqu’alors n’avait véritablement pu se penser autrement que comme un tout homogène régulé de manière indiscutable par la diffusion, à partie de son sommet, d’orientations qui ne pouvaient que satisfaire tout à chacun. Mais peut-être faut-il s’interroger sur les conditions d’élaborations de ces orientations.
La révolution industrielle consacre l’émergence d’un pouvoir économique qui se développe dans le même temps que l’essor du capitalisme. Et c’est bien ce pouvoir que va s’attacher à dénoncer le marxisme. La dérive oligarchique récente, que dénonce Marcel Gauchet dans la gestion étatique des affaires publiques, peut bien prendre racine dans l’émergence nouvelle d’une conscience de classe dominante. Il est alors facile de comprendre son incapacité à porter la voix populaire. Si, comme l’affirme Marcel Gauchet, la dislocation sociétale autour de crispations identitaires, que celles-ci soit strictement religieuses comme dans le cas de l’islam, plus largement politiques comme dans le cas du christianisme ou plus directement culturelles, doit être perçue comme l’évidement de l’idéal démocratique, c’est aussi en raison de la constitution originelle d’un Etat qui repose sur la formulation, sous couvert d’intérêt général, d’intentions particulières propres à une élite sociale qui pourra dorénavant asseoir la pérennisation de sa position par le biais de l’économique. Autrement dit, l’impossibilité constitutive, quasiment ontologique de la démocratie à représenter clairement les intérêts d’une communauté nationale, provient de ce que celle-ci, si tôt qu’elle a délégué la représentation de ses revendications, s’en voit déposséder par la reformulation dénaturée que ces dernières vont subir dans les mains de responsables politiques qui ne sont pas mus par les seuls impératifs vertueux de la recherche de l’intérêt général. Car les collusions du politique et de l’économique ne sont plus à démontrer et l’indépendance théorique du pouvoir judiciaire ne saurait suffire à corriger la subtilité du processus de conversion en intérêts particuliers, au sommet de l’Etat, de l’expression illusoire de l’intérêt général.
Dans le même ordre d’idées, on peut noter que l’étape décisive de l’apparition de l’Etat-Providence au milieu du XXè siècle n’est autre que la manifestation politique de l’élaboration dans le champ de l’économie des théories keynésiennes de relance par la demande. Ces dernières avaient par ailleurs été élaborées dans la perspective de la modalisation d’une synthèse entre interventionnisme étatique et libéralisme économique, synthèse qui se voulait être le rempart aux déstabilisations anarchiques dont le capitalisme sauvage avait fait les frais au moment de la crise économique de 1929.
Enfin, la période post-colonialiste dans laquelle nous nous trouvons permet de porter un regard objectif sur la décolonisation. Celle-ci, dont une des motivations majeures était la diffusion par la force des valeurs civilisatrices de la démocratie a connu un cinglant échec. Elle a d’abord révélé l’incapacité de l’Etat à assurer une régulation qui se justifierait par le seul fait qu’il soit le dépositaire attesté d’une raison supérieure mais elle a également sonné le glas de sa prétention à rendre effective dans le champ politique la délégation de pouvoir que les citoyens lui reconnaissaient.
L’échec de la colonisation a ainsi pu constituer un véritable laboratoire pour l’émergence d’expressions politiques plurielles au sein de la communauté nationale. Non seulement il y avait ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre mais elle a également mis a jour une multiplicité d’actions hostiles à l’Etat dans les territoires colonisés. Et cet état de fait s’est ressenti avec d’autant plus d’acuité que les populations jadis colonisées se sont retrouvées, aux alentours de ce tournant des années 70 dont parle Marcel Gauchet, sur le territoire national actualisé lui-même. Pour le philosophe, ce tournant matérialise la fin de la condition supérieure de l’Etat, qu’elle soit prise dans son acception théorique pour qualifier les attributs métaphysiques dont s’était parée la notion d’idéal démocratique ou qu’on la prenne dans son acception pratique pour définir la formule synthétique de l’orientation des intérêts particuliers que l’Etat détenait en dernier ressort.
Cette rupture ultime, Marcel Gauchet ne lui prête pas explicitement les atours de l’économie, mais on peut raisonnablement penser qu’elle a été précipitée par la crise pétrolière de 1973, moment qui n’a pu qu’accentuer le mouvement descendant de la souveraineté absolue de l’Etat dans la gestion de sa destinée. Cependant, on peut noter que les évènements de Mai 1968 en France, par leur antériorité, établissent un lien avec la perte de prestige étatique dont est synonyme le terme de décolonisation. Par ailleurs, ils signent aussi l’avènement des formes modernes de protestation et leur impriment une marque qui les distinguent de l’empreinte fortement économique que possédaient les mouvements miniers du début du XXè siècle ou encore les manifestations ouvrières menées par le Front populaire en 1936. Dans une perspective traditionnelle (cf. Autorité spirituelle et pouvoir temporel de René Guénon), on dira que les possibilités de dégénérescence s’épuisent et que, faisant suite à un mouvement qui a vu la reconnaissance extérieure du pouvoir passer de la sphère sacerdotale à la sphère royale puis à son pendant profane que représente la sphère étatique et enfin à sa perversion par l’emprise de la sphère économique, l’on se situe dans l’impératif de la remontée cyclique par la revivification spirituelle. Aussi, dans la continuité du mouvement entamé, celle-ci ne peut qu’advenir à partir du peuple, non pas dans le sens où la démocratie l’entend, mais en tant qu’il est le miroir symbolique où les états supérieurs trouvent leur appui tout comme la non-manifestation principielle trouve sn reflet opposé et complémentaire, et donc d’une certaine manière son voile, dans l’obscurité de la matière.
Dans son livre, Marcel Gauchet avance que la sécurité matérielle qu’assure l’Etat-Providence est susceptible d’expliquer que les aspirations citoyennes soient désormais disjointes du bien-être strictement économique. Il est vrai que la naissance de l’Etat-Providence est concomitante de l’identification d’une classe moyenne, classe issue pour une grande partie du peuple mais, notamment par le fait d’une certaine aisance matérielle, frappée du joug de la médiocrité selon les propos de René Guénon lui-même. Or c’est sans doute du sein de cette dernière qu’ont été portées sur la scène publique les revendications politiques importantes de ces dernières années. Mais peut-on réellement affirmer que celles-ci n’ont fait l’objet que d’un consentement approbateur dans leur légitimité à l’expression de la part des pouvoirs publics ? Si cela était le cas, il nous faudrait éluder les processus parfois difficiles d’élaboration des réformes ou bien encore les évolutions sociales progressives au sein de notre société sur la même période. Le droit de vote des femmes, les amendements au code de la nationalité, Le PACS ou encore Le Conseil Français du Culte Musulman ne seraient, pour prendre des exemples volontairement variés dans les domaines qu’ils touchent, que l’extériorisation immédiate d’attentes jusqu’alors demeurées à l’état de stricte latence dans la société française. Il semble alors difficile d’expliquer la manière dont se font les choix de domaines où l’Etat parvient à formuler une décision. Cette formulation doit en effet bien être l’aboutissement d’une dynamique que des acteurs s’attachent à activer sur un terme plus ou moins long. Cette dynamique, bien qu’émanant d’une base sociale commune, recèle des tendances contraires, les unes vouées à l’épuisement et les autres porteuses d’un redressement de valeurs au sens spirituel du terme.
Pour ce qui est du domaine religieux, là encore il faut arriver à une perception différenciée de la société car c’est cette différenciation qui rend possible l’ère nouvelle d’un régime politique susceptible de renaître à partir de bases démocratiques par une interprétation qualitative des attentes sociales. La situation de l’islam est à ce sujet bien différente de celle du christianisme. Il faut pouvoir garder en ligne de mire la spécificité respective des objets étudiés. Si le christianisme s’est quelque peu vidé de sa substance et que sa représentation dans la sphère publique emprunte souvent aux caractéristiques des manifestations culturelles, cela peut être dû en partie au fait que cette tradition religieuse est dépourvue de la structuration légale qui régit l’islam, comme le judaïsme d’ailleurs. Comparativement, il est intéressant de noter que ce dernier, alors que sa présence en France n’a rien de récent, a sans doute davantage su se concentrer sur la préservation de la part strictement religieuse de son identité, et ce en dépit de sa condition minoritaire. La cohérence intrinsèque d’une logique d’acteurs peut donc se révéler prépondérante pour son appréhension et par suite pour sa gestion politique. La vivacité de la présence musulmane en France a encouragé son émergence sur la scène publique mais l’étape décisive que constitue la création du CFCM, pour prendre un repère marquant à défaut d’être forcément efficace, s’est faite à l’issue de multiples atermoiements, dont certains sous la forme de débats juridiques suite à l’affaire des foulards de Creil notamment, débats citoyens qui n’ont pu faire l’économie de spécificités intrinsèquement religieuses
Ainsi, pour suivre les lignes théoriques de sociologues du droit tels que Jacques Commaille, c’est à l’émergence une nouvelle forme de régulation politique qu’il faut conclure. Le regret qu’exprime Marcel Gauchet à propos de la disparition d’un Etat décisionnaire doit pouvoir être perçu comme l’apparition de nouveaux canaux de décision. Ceux-ci prennent racine à la base de la société pour être portés au sommet de l’Etat. Mais c’est bien là que subsiste la sphère de décision ultime en fonction d’un agenda que seuls des mouvements sociaux mûrs et extraordinaires par leur ampleur sont capables de perturber. D’ailleurs, aux heures passées d’un Etat absolutiste déclinant dont les privilèges de la transcendance devaient être repris à bon compte par le nouvel Etat républicain, la Révolution Française était-elle autre chose qu’une forme paroxystique de mouvement social mûr et extraordinaire ? C’est que cette étape fondamentale de le dégénérescence du pouvoir royal s’imposait dans l’ordre d’une manifestation dont le dessein divin veut épuiser les possibilités avant d’en instaurer de nouvelles.
Aussi, ce gouvernement à partir des composantes sociales d’un territoire national donné n’a pas forcément les traits funestes que Marcel Gauchet veut bien lui prêter. Il faut plutôt y voir l’introduction inévitable du social dans le champ de la décision politique, introduction d’autant plus capitale que la société française s’est considérablement diversifiée depuis que l’Etat, avec la loi de séparation de 1905, s’est constitué en véritable garant moral de l’intérêt général. Mais ce plan moral de l’Etat doit aujourd’hui être dépassé pour que ce dernier demeure le digne représentant des intérêts de ses administrés. Le contexte conflictuel, entre l’Eglise et l’Etat, dans lequel a été élaborée la morale laïque n’est plus de mise aujourd’hui et le religieux n’a plus d’influences sensibles dans l’exercice du pouvoir. Il n’y a plus de différences à effacer au nom d’un nivellement égalitariste mais une mosaïque à recomposer au nom d’une équité unifiée.
N.h