Articles contenant le tag bible

Considérations ésotériques sur la métaphysique

Il est une parole de René Guénon tirée de son livre  Initiation et Réalisation Spirituelle qui est une véritable invitation au seuil de la porte Divine, qui synthétise avec clarté nombre de considérations sur la métaphysique, et qui confronte le lecteur à l’orthodoxie de la doctrine traditionnelle d’une façon abrupte et sans équivoque possible ; en effet, René Guénon nous dit qu’aucune conception métaphysique n’est possible sans entrer dans la « Grande Solitude ».

Arrêtons-nous sur cette notion de « Grande Solitude » en précisant tout de suite qu’il ne s’agit pas d’isolement, car l’ascèse, loin d’être le fait de se réfugier sur une montagne, consiste au contraire à vivre notre modernité tout en conservant notre authenticité, et c’est un point très important à souligner, que le cheminant sur une voie spirituelle a une participation active au sein de la société dans laquelle il se trouve, « le corps dans la boutique, le cœur chez Dieu » disent les Soufis.

Alors de quelle solitude s’agit-il ? Disons tout de suite que le Soufi est intérieurement avec Dieu et extérieurement avec les hommes, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une solitude intérieure et non extérieure, et donc ce que l’on peut dire de la « Grande Solitude » est très exactement lié à la doctrine de l’unicité Divine, at-Tawhid. Précisons en quoi la doctrine de l’unicité Divine peut et même doit conduire l’être humain à un tel état, mais avant, souvenons-nous de l’insistance avec laquelle René Guénon a indiqué que le but final de l’initiation était la Délivrance vis-à-vis de la manifestation, Moksha, ou encore cette parole énigmatique relevée dans  Aperçus sur l’ésotérisme Islamique et Taoïsme, « Le Soufi n’est pas une créature », pour nous arrêter là et montrer à l’internaute l’élévation de la sphère dans laquelle est invité le lecteur guénonien.

Toutes les doctrines traditionnelles possèdent cette notion d’unicité Divine, et l’Islam est la forme qui insiste le plus sur cette affirmation, pour des raisons tenant à l’obscurcissement de la vision spirituelle des hommes durant notre période critique. Or selon la doctrine de l’unicité Divine, les créatures sont dénuées de force, ne peuvent ni nuire ni profiter, et ne possèdent pas d’existence autonome. Nombreuses sont les traditions prophétiques qui invitent à la sagesse, par la prise de conscience de l’indigence des créatures, et donc le détachement et l’autonomie vis-à-vis de celles-ci. Les Saints disent : « Les créatures sont la porte et le voile ». Ce qui est voilé, c’est l’agent unique, tel la conscience universelle trônant au centre d’un royaume peuplé de marionnettes qui tiendraient d’elle à la fois leur existence et leur activité. Il n’y a donc que Lui qui est Allah, et la Nafs, l’âme en tant qu’elle croit être séparée,  se pose en contre-pouvoir, mais bien-sûr de façon illusoire. En d’autres termes, l’être humain est éternellement seul face à son Seigneur, mais seule l’initiation peut lui restaurer la conscience de cet état, qui en même temps est libération, purification, unification, et dépouillement intérieur.

Ce qui vient d’être dit est précisément ce qui a fait dire à des Saints : « Mon ambition est de devenir l’unique esclave de Dieu », « Voir autre que Dieu revient à apostasier », « Quiconque tu détestes, tu ne détestes que Ton Seigneur » ou « Mes yeux n’ont jamais vu que Toi ».  René Guénon précise dans son livre « La métaphysique orientale » : « La connaissance métaphysique n’est pas quelque chose de nouveau », « elle n’est pas le produit de quoi que ce soit », et dit qu’il s’agit de la prise de conscience de « ce qui est ».  Voici donc, le fameux retournement. Ce n’est pas en tant qu’être humain que l’homme peut avoir cette connaissance. Ce point est essentiel. La Voie amène celui qui la parcourt à réaliser que lui et le monde ne sont pas ce qu’il croyait être, qu’il est, selon l’expression d’un Saint, « là où il a toujours été après n’être plus, là où il n’a jamais été » ; ou encore : « après qu’a disparu ce qui n’a jamais été, et que soit apparu ce qui n’a jamais disparu », « Dieu était seul, et aucune chose avec Lui, Il est maintenant tel qu’Il a toujours été ». Un Maître de la Voie de nos jours, dit en ces termes : « Celui qui est arrivé à voir l’Unité, ne voit plus qu’Elle. Il s’aperçoit que les formes humaines ne sont qu’illusions. Chaque étape est plus belle que la précédente . »

C’est l’état intérieur de celui qui est éveillé dans la Vérité, tandis que les autres êtres humains le perçoivent comme ils se perçoivent eux-même, c’est-à dire dans le monde. Cet état, qui en même temps est félicité, n’est pas descriptible et est à peine perceptible et réclame une grande vigilance, car il faut s’adresser à chacun selon son niveau, et mettre chaque chose à sa place. Jésus ne disait-il pas à Ses disciples : « Ne vous souciez pas de se que vous répondrez à vos accusateurs, car à ce moment-là ce n’est pas vous qui parlerez mais le Saint-Esprit ». Comprenons-que pour l’Homme qui est retourné au Centre du Monde, le souci est d’y demeurer et de s’y enraciner, et de laisser les évènements suivre leur cours sans les rechercher, ni les esquiver, ni s’y identifier. Le non –agir est en fait l’activité suprême, la plénitude de l’être, pour qui un « cœur chaud » et « voyant la lumière Mohamédienne en toute chose » n’est pas lettre morte.

Pourquoi de telles considérations dans un site internet qui se veut ancré dans l’actualité de l’œuvre de René Guénon ? C’est que l’humanité est actuellement dans une période critique, et ce à tous les niveaux. Il semble de plus que les solutions proposées sont le plus souvent destinées à aggraver l’état de confusion général, ne procédant jamais de l’intérieur mais de l’extérieur, ne consistant qu’en vaines réformes contingentes, écrans de fumée qui aggrave sans cesse cette myopie ambiante qui tend à solidifier et dissoudre ce monde, et qui fait apparaître l’autre monde au mieux comme un rêve lointain quand on est pas encore gagné par cette cécité générale et contagieuse. « Dieu ne change pas un peuple tant que celui-là ne change pas ce qu’il porte en lui-même » nous dit le Coran. Nous voyons maintenant pourquoi les considérations préliminaires sur la connaissance métaphysique ne sont pas déconnectées de notre préoccupation actuelle. La clé de la compréhension de cela est ce qui fut dit précédemment à propos de l’éveil de cet être engagé dans une voie spirituelle, qui comprend que lui et le monde ne sont pas ce qu’il croyait être. Pourquoi lutter quand on sait que la vie est un rêve, que l’éveil est meilleur et plus profitable, et qu’en plus il procure la Paix, qui elle par contre est le régulateur des activités le plus efficace ; le connaisseur de l’unité agit de la meilleure façon, impartial, sa volonté étant identifiée à celle du Divin. Nous voyons aujourd’hui des sages resplendissant de joie dans des conditions de vie difficile, or cette joie est justement, le médicament, la bonne santé, la guérison,…ce médecin qui est la lumière qui luit dans les ténèbres. «Cherchez d’abord le Royaume des Cieux et Sa Justice, le reste vous sera donné de surcroît » dit l’Evangile, avertissant, « Celui qui cherche à conserver sa vie, la perdra ». La Solution vient donc toujours d’en haut, et il ne peut en être autrement, si ce n’est que illusoirement et temporairement. Mais n’est-ce pas cette emprise de l’illusion qui est condamné à disparaître ? Le triomphe de l’erreur si éclatant soit-il n’a qu’un temps, celui de la Vérité est pour toujours. Les Sages ont toujours cherché à tranquiliser les Cœurs en rappelant à l’Homme le caractère illusoire du Monde et en les guidant dans le chemin de restauration de leur perception de la Divinité. Ainsi, c’est à un changement d’orientation auquel est invitée l’humanité entière, et nous venons de voir à partir de l’œuvre de René Guénon pourquoi il ne peut pas en être autrement.

Y.P

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

Le Règne de la quantité et le signe des temps

Dans son livre «Le Règne de la quantité et les signes des temps », René Guénon se livre à l’analyse et à la critique de la modernité, de façon méthodique, se plaçant résolument au point de vue traditionnel.

Le ton est donné dès la première page où il qualifie d’amblée, la ‘modernité’ d’anomalie et même de ‘monstruosité’ : «si le monde moderne, considéré en lui-même, constitue une anomalie et même une sorte de monstruosité, il n’en est pas moins vrai que, situé dans l’ensemble du cycle historique dont il fait partie, il correspond exactement aux conditions d’une certaine phase de ce cycle, sa période extrême… »

En face de la modernité, les gens se positionnent selon trois tendances. Il y a d’abord «ceux qui s’obstinent à admirer le prétendu progrès et à s’illusionner sur son aboutissement fatal » ; puis «ceux qui jugent les erreurs et les insuffisances propres à la mentalité de notre époque mais ne font que proposer des remèdes incapables d’enrayer le désordre croissant dans tous les domaines»; enfin ceux, forcement peu nombreux, qui sont en mesure de voir la modernité telle qu’elle est réellement. Ils remplissent pour cela les conditions nécessaires, dont la première est de connaître les Principes traditionnels. La deuxième condition est d’être imperméable à l’influence de la modernité car « pour saisir la vrai signification du monde moderne, il faut être entièrement dégagé de la mentalité qui le caractérise spécialement et n’en être affecté à aucun degré… » C’est à cette catégorie de gens que René Guénon dit s’adresser, les seuls dit-il à pouvoir comprendre son message, en considérant qu’ils sont destinés à préparer l’avènement de la nouvelle humanité.

Pour comprendre en fait les écrits de René Guénon il faut connaître d’abord ce qu’il entend par la «doctrine traditionnelle », c’est là son point de départ, de référence et d’ancrage. L’ensemble de son œuvre est guidé par deux objectifs complémentaires : Le premier consiste à reconstituer «la Tradition universelle» et sa doctrine, alors que le second est de suivre les conséquences de la rupture entre la Tradition et le monde moderne. C’est là les deux volets de son œuvre et l’on peut dire que le second est une application actuelle du premier : Il s’agit de saisir ce moment de ‘déviation’ – intervenant d’abord dans son milieu occidental-, de séparation entre science sacrée et science profane ; le moment de dégradation et de dissolution de la tradition et de suivre ces différentes étapes.

Pour reconstituer la ‘doctrine traditionnelle’, universelle par nature, il va chercher ses fragments dans des horizons lointains, en Inde et en Chine en particulier, et dans les profondeurs de l’histoire, remontant aux traditions polaire ( ou hyperboréenne), atlantéenne, etc. sans oublier bien sûr les  traditions juive et chrétienne.

Apres ce travail énorme de reconstitution de la «tradition universelle», nous voulons évidemment savoir à quel résultat ces recherches ont aboutit ! Quelle est donc cette «doctrine traditionnelle» à laquelle l’auteur a consacré sa vie?

Il est fort intéressant de noter que René Guénon, tout en faisant minutieusement cette reconstitution, était conscient que cette doctrine qu’il reconstitue n’est autre, dans ses grandes lignes, que la ‘doctrine islamique’, la considérant par là comme la ‘synthèse’ et ‘le renouvellement de la tradition universelle’.

C’est ainsi qu’en suivant la pensée de René Guénon et ses développements, nous prenons connaissance de la tradition universelle et, par la même occasion, nous retrouvons la «doctrine islamique», reformulée, renouvelée.

En ce qui concerne le deuxième volet de son œuvre, c’est-à-dire le divorce survenu en Occident entre la tradition et la ‘modernité’, René Guénon lui consacre son livre «Le Règne de la quantité et les signes des temps»

Qualité et quantité

Pour ce qui est d’abord du choix du titre de son livre, l’auteur écrit : « parmi les traits caractéristiques de la mentalité moderne, nous prendrons d’abord, comme point central, la tendance à réduire au seul point de vue quantitatif, tendance si marquée dans les conceptions ‘scientistes’ de ces derniers siècles… »

Cette tendance de réduction au quantitatif n’est autre en définitif, que celle qui mène au terme même de la descente qui s’effectue d’une façon accélérée à la fin d’un cycle « cette descente n’est en somme que l’éloignement graduel du Principe… le point le plus bas revêt l’aspect de la quantité dépourvue de toute distinction qualitative ».

La modernité est vue ainsi comme ‘une dégradation’, un éloignement de la ‘qualité’, et tend vers la déchéance, le règne de la quantité. «Ce que la majorité des hommes actuels célèbrent comme un « progrès », nous parait tout au contraire comme une profonde déchéance, ce ne sont que les effets du mouvement de chute, sans cesse accéléré, qui entraînent l’humanité vers les « bas-fonds » où règne la quantité pure »

René Guénon va démontrer, le long de son livre, comment cette ‘dégradation’ – dégradation des conceptions que l’homme se fait de lui-même et du monde – touche tous les domaines et il va illustrer cela par une multitude d’exemples.

Sciences sacrées et sciences profanes

René Guénon cite, dans ce domaine, deux exemples empruntés des sciences et des mathématiques : Dans la science traditionnelle des nombres et la ‘géométrie sacrée’ les chiffres et les formes géométriques traduisent essentiellement des réalités d’ordre supérieur. Ils ont subi, avec la science profane, une coupure avec le Principe et une ‘descente’ pour n’être que des entités quantitatives, dépourvues de toute qualité (métaphysique) »

«Les philosophes et les savants profanes s’enferment dans des conceptions étroitement limités, des «systèmes » qui, au fond, ne traduisent que l’insuffisance des mentalités individuelles, livrées à elles-mêmes » . «Un savant, au sens actuel de ce mot, même s’il ne fait pas profession de matérialisme, en sera fortement influencé, toute son éducation spéciale est dirigée dans ce sens ; et même s’il croit n’être pas dénué d’«esprit religieux », il trouvera le moyen de séparer sa religion de son activité scientifique de sorte que son œuvre ne se distinguera en rien de celle du plus avéré matérialiste et qu’ainsi il jouera son rôle dans la construction progressive de la science la plus exclusivement quantitative et la plus grossièrement matérialiste… »

La modernité a réussi à utiliser ainsi à son profit «ceux qui devraient être logiquement ses adversaires si la déviation de la mentalité moderne n’avait formé des êtres pleins de contradictions et incapables même de s’en apercevoir…. Tous les hommes en arrivent pratiquement à penser et à agir de la même façon… Et c’est ainsi qu’un homme qui se déclare chrétien se comporte en fait comme s’il n’y avait aucune réalité en dehors de la seule existence corporelle, et un prêtre qui fait de la science ne diffère pas d’un universitaire matérialiste… »

Le divorce entre tradition et modernité touche évidemment tous les domaines et nous aurons l’occasion de revenir sur certains de ses aspects, mais il nous faut, avec René Guénon, partir du point de vue doctrinal.

L’Unité et la doctrine de René Guénon

René Guénon, distingue donc deux pôles, celui de la quantité et celui de la qualité. Poussant le soin de définir les concepts dans toute leur étendue, l’auteur fait correspondre au couple qualité/quantité une multitude de désignations provenant parfois de diverses traditions. Mais pour l’essentiel retenons les correspondances entre « qualité/quantité » et « Essence/substance », « Unité/multiplicité» et «forme/matière ».

Il figure cela d’une façon schématique sous forme d’un triangle, le sommet représente la ‘qualité’ alors que la base symbolise la ‘quantité’. Il met en particulier la ‘qualité’ en relation avec ‘l’unité’.

L’Unité, c’est là en fait le point d’ancrage du raisonnement de René Guénon et ce qu’il considère comme l’essence de la Tradition universelle. Et c’est là également le ‘tawhid’ de l’Islam, le plus important des principes de la ‘doctrine islamique’.

René Guénon définit l’Unité en tant que «Unité principielle qui contient synthétiquement en elle-même toutes les déterminations qualitatives des possibilités ; elle en est le pôle essentiel »

Si ce premier Principe est en rapport avec le Divin, en tant que Réalité unique, l’origine, la finalité et la référence de toute chose, le deuxième Principe concerne spécifiquement ‘l’humain’ :

«L’homme écarté de son centre original se retrouve enfermé dans la sphère temporelle, il ne peut plus rejoindre le point unique d’où toutes les choses sont contemplées sous l’aspect de l’Eternité »

L’homme joue un rôle essentiel, sa conscience varie entre le niveau de l’éternité, du divin et celui du temporel, du monde illusoire tributaire des sens. D’où l’importance primordiale de l’être humain en tant qu’intermédiaire entre les différents niveaux de l’existence.

Ces deux Principes sont exprimés dans le credo islamique par la formule de l’Unité «la ilah illa Allah » suivie de la formule de relation homme / Dieu «Mohamed rassoul Allah ».

Apres le Principe de L’Unité et celui du rôle polaire de l’homme, nous passons au troisième Principe, lequel concerne la multiplicité. René Guenon explique que « La multiplicité principielle est contenue dans l’Unité métaphysique, c’est une multiplicité qualitative et non pas quantitative, c’est « l’ensemble des qualités ou des attributs qui constituent l’essence des êtres et des choses »

C’est ainsi que le troisième Principe concerne les attributs divins qui régissent le dynamisme du passage de l’Unité à la multiplicité, selon des lois divines.

Bien que René Guénon évoque souvent la question de la connaissance entre ‘le sacré’ et le ‘profane’, il affirme qu’« il n’existe pas réellement de domaine profane mais seulement un point de vue profane qui se fait de plus en plus envahissant jusqu’à englober finalement l’existence humaine toute entière »

Cela peut être considéré comme le quatrième Principe de la doctrine universelle : Tout chose est reliée à l’Unité – à travers les attributs divins – Unité qui est son origine, sa raison d’être et sa finalité. Même lorsqu’un homme croit être athée, c’est-à-dire coupé du Principe divin, la moindre chose de ce monde avec lequel il a affaire est reliée à Unité, depuis les rayons du soleil dont dépend sa vie jusqu’aux  cellules qui composent son corps.

Récapitulons maintenant les principaux principes de la ‘doctrine traditionnelle’, selon René Guénon. Exprimés en concepts islamiques cela donne. Le premier est ‘l’Unité’ (Taouhid), le deuxième concerne ‘rissala’ la relation spéciale entre Dieu et l’homme, le troisième concerne les attributs divins qui régissent la multiplicité, le quatrième concept (exprimé par le ‘tasbih’ en terme islamique) concerne le ‘lien’, multiple par ses formes et unique par sa finalité, entre Dieu et la multiplicité de la création. Il exprime la dépendance de chaque chose, pour sa vie même, au divin, et sa façon, qui lui est propre, d’exprimer ce ‘lien’.

Apres ces indications concernant le volet doctrinal de René Guénon, nous pouvons mieux comprendre sa vision de la modernité.

Conséquences de la coupure avec l’Unité

L’auteur considère cette coupure en trois étapes successives : D’abord la ‘dégradation’ (l’éloignement de l’unité), puis la ‘déchéance’ (la perte de vue de l’unité), et finalement la ‘déviance’ : « la modernité est une dégradation et une déviance qui va vers la déchéance, c’est une ‘anomalie’ et même une ‘monstruosité’ ».

La ‘déviance’ est ce point extrême lorsqu’il s’y opère une inversion des valeurs, ce qui était le plus bas est alors considéré comme une ‘valeur’ suprême. C’est ainsi que l’individualité et ‘l’uniformité’, sorte de fausse ‘Unité’ a remplacé, dans l’échelle des vertus la vrai Unité.

Les concepts ont subi ce double phénomène de dégradation et de déviance. Exemple le terme ‘matière’. A l’origine, la notion ‘materia’ dans la culture scolastique était en rapport avec la ‘mère’ , la ‘matrice’, le principe maternel. Cette notion est perdue de vue et le mot matière renvoi aujourd’hui à la notion de ‘matière dite inerte’ puis à la ‘réalité palpable’. D’autres concepts peuvent être cités dans ce registre comme les mots culture, intellectuel, héro, etc. tous d’ailleurs d’origine religieuse.

Plus que les concepts, les activités humaines ont subi ce phénomène de dégradation et de déviance autrement plus grave et parfois d’une façon dramatique :

La notion de ‘métier’, du travail qui s’inscrit dans l’optique de relier le travailleur à son essentialité, a été remplacée par celle de ‘l’industrie’, une activité où l’homme devient ‘mécanique’, dépendant dans son quotidien et même dans sa mentalité de la ‘logique’ des machines : la standardisation, la productivité, etc. .

La notion de ‘culture’, mot qui vient du terme ‘culte’ avait une signification en rapport avec une activité religieuse comportant des aspects cognitifs, rituels et éducatifs. Elle s’est dégradée d’abord pour ne designer que ‘la culture profane’ puis déviée pour être utilisée comme une sorte de ‘valeur’, plus exactement une ‘contre-valeur’ pour contrer toute aspiration spirituelle.

L’on peut citer également le terme ‘d’intellectuels’ qui désignaient des personnes ayant un haut niveau spirituel. On l’utilise actuellement pour designer des ‘penseurs libres’ n’ayant avec la spiritualité aucun engagement et aucun niveau ; c’est avec une ironie amère que René Guenon dit à leur sujet «ce phénomène actuel où des gens se considèrent comme ‘libres penseurs’ alors qu’ils sont des esclaves de tous les préjugées de l’époque » ; à quoi il faudrait ajouter : «Et qui ne font, avec des discours souvent bien prétentieux, qu’extérioriser, en public, leurs complexes et autres maladies psychiques.

L’activité artistique est un autre exemple significatif évoqué par l’auteur : «Tout art, à ses origines, est essentiellement symbolique et rituel, ce n’est que par une dégénérescence récente qu’il a perdu ce caractère sacré pour devenir finalement le «jeu» purement profane auquel il se réduit chez nos contemporains»

Genèse de la modernité

René Guénon décrit la genèse de la modernité et reconstitue ses différentes étapes : La genèse de la modernité a commencé, avec la réforme protestante qui, selon l’auteur constitue une dégradation de la ‘doctrine religieuse’. Vient ensuite le rationalisme qui a limité le champ de conscience humaine à la raison, puis la mécanisation et enfin le matérialisme. «Si le rationalisme a coupé la ‘Réalité’ en deux, étudiant l’aspect matériel apparent et excluant l’autre partie, la ‘mécanisation’ a nié jusqu’à l’existence de cette partie non manifestée, puis avec le ‘matérialisme’, on est passé au stade de considérer la partie ‘matérielle’ apparente comme la Réalité dans son ensemble ».

La réforme protestante

René Guénon considère la réforme protestante comme ‘une intervention humaine’, en rupture avec la tradition qui, normalement est d’origine supra humaine. Cette réforme a entraîné un amoindrissement de la Religion en Europe. Au lieu de religion on est passé à une sorte de ‘religiosité’, un phénomène où sentimentalisme et moralisme l’emportent sur la doctrine et l’activité rituelle.

René Guénon rejette catégoriquement l’idée de ‘réforme de la religion’, chère à beaucoup de nos contemporains car, explique-t-il: «Toute tradition contient dés son origine la doctrine toute entière, comprenant la totalité des développements et des adaptations qui pourront en procéder dans la suite des temps, ainsi que celle des applications auxquelles elle peut donner lieu dans tous les domaines. Aussi les interventions purement humaines ne peuvent-elles que la restreindre et l’amoindrir, sinon la dénaturer tout à fait…. » *

« les théories modernes veulent réduire la religion à un fait purement humain, refusant ce qui en constitue l’essence même ; ils la ramène à deux types, l’un ‘psychologique’ et l’autre ‘sociologique’ »

René Guénon met en garde contre les dangers de la généralisation de la décadence religieuse au reste du monde « La décadence de la doctrine religieuse en Occident, et la perte de l’ésotérisme correspondant montre assez quel peut être l’aboutissement si cela se généralise jusqu’en Orient ; il y a là un danger extrêmement grave »

Rationalisme

La ‘décadence de la doctrine religieuse’ a laissé la place – à la seconde étape du le processus de ‘dégradation’, – à l’émergence du ‘Rationalisme’. Descartes a considéré la raison comme la seule faculté de l’homme digne d’intérêt ; excluant par là, tout ce qui n’entre pas sous l’analyse rationaliste, du champ d’intérêt de la science et de la philosophie.

Le rationalisme est, selon René Guénon, la négation de tout principe supérieur. Il entraîne l’usage exclusif de cette raison devenue aveugle, dés lors qu’elle s’est ainsi coupée de l’intellect transcendantale dont normalement elle ne peut que réfléchir la lumière au niveau individuel… la raison ne peut alors que tendre vers le bas et s’enfoncer de plus en plus dans le matérialisme… elle perd peu à peu jusqu’à l’idée même de la Vérité et ne recherche plus que sa commodité…

René Guénon énonce là un autre principe de la ‘doctrine traditionnelle’ qu’il développe ailleurs, il s’agit des états multiples de l’être : une conscience supérieur (âme, cœur) relié à la Transcendance et une conscience inférieure, la ‘raison’ qui ne fait et ne peut faire que réfléchir la lumière de la conscience supérieure comme la lune qui ne fait que réfléchir les rayons du soleil.

La ‘mécanisation’.

Le rationalisme a engendré un phénomène que René Guénon désigne par ‘mécanisation’ : si le rationalisme a coupé la ‘Réalité’ en deux, étudiant l’aspect matériel apparent et excluant l’autre partie, la ‘mécanisation’ a nié jusqu’à l’existence de cette partie non manifestée.

La mécanisation est caractérisée à la fois par le changement artificiel de l’environnement de l’homme et par sa propre mentalité ; à ‘la coagulation des mentalités’ répond la ‘solidification du monde’ dans une sorte d’inter influence entre la conscience de l’homme et l’état du cosmos, des interactions incessantes entre la mentalité humaine et les différents aspects du monde de la manifestation.

Des influences de la ‘mécanisations’ sur la mentalité des gens, l’auteur cite cette tendance où ‘tout est compté, enregistré et réglementé’, le tout avec des interventions administratives dans toutes les circonstances de la vie ; tout devrait être standardisé et contrôlé ; comme si une ‘volonté’ veut maîtriser artificiellement la vie même des gens.

La solidification du monde se manifeste par la multiplication des constructions, de sorte qu’on se retrouve toujours enfermés dans des cubes (maison, chambre, bureau, café, super marché, etc.) et la généralisation des machines. L’homme est pris alternativement, en tenaille, entre l’emprisonnement dans des cubes et la soumission forcée à la loi de la machine. Un homme, même des plus privilégiés, passe des cubes de sa demeure au cube qu’est son bureau en subissant, en cours de route, dans le cube qu’est sa voiture, les embouteillages de la circulation et les arrêts obligatoires dans les feux rouges.

La mécanisation se manifeste également par l’importance prise par le règne minéral. René Guénon attire l’attention sur certains dangers particuliers. En ce qui concerne la métallurgie, les activités minières risquent de déchaîner «les forces inférieures de ce que toute les traditions considèrent comme ‘les gardiens des trésors souterrains’ et les ‘forgerons du feu souterrain’». A quoi s’ajoutent les fouilles archéologiques. René Guénon fait remarquer que des agglomérations enfouies, ayant étés des centres initiatiques, sont devenues des réceptacles d’influences obscures, en rapport avec le psychisme humain et l’ordre cosmique. Ces influences maléfiques risquent d’être libérées par les fouilles et remontant à la surface de la terre, provoquer des effets néfastes.

Le matérialisme

Avec le ‘matérialisme’, dernière étape de cette dégradation, on arrive au point de considérer la partie ‘matérielle’ apparente comme la Réalité dans son ensemble.

Apres la décadence de la doctrine religieuse en Occident, la limitation du champ de la conscience humaine à la ‘raison’, puis sa dégradation et sa déformation, engendrées successivement par le rationalisme et la mécanisation, l’étape matérialiste va accentuer ces anomalies.

René Guenon décrit cette étape et ses tendances, ‘d’uniformité’, de ‘vulgarisation’, de ‘falsification’ et même de ‘subversion’ «Dans la civilisation moderne tout apparaît comme artificiel, dénaturé et falsifié… »

L’Uniformité. Au lieu du principe de l’Unité, la modernité cherche à imposer ‘l’uniformité’.

L’uniformité n’est jamais réalisable en fait mais tous les efforts faits pour la réaliser dans le domaine humain ne peuvent avoir pour résultat que de dépouiller plus ou moins complètement les êtres de leurs qualités propres et ainsi de faire d’eux quelque chose qui ressemble à des machines… c’est bien à cela que tendent les conceptions « démocratiques » et « égalitaires » pour lesquelles tous les individus sont équivalents entre eux ; cette « égalité qui est un des « idéaux » à rebours du monde moderne et au nom de laquelle on veut imposer à tous une éducation uniforme avec un « nivellement par le bas », est une chose dont la nature n’offre aucun exemple .

La vulgarisation: la « vulgarisation », ou cette prétention de tout mettre « à la portée de tout le monde » est une des conséquences des conceptions démocratiques. Elle est particulièrement significative pour dépeindre la mentalité moderniste, mais elle ne peut aboutir qu’à un nivellement par le bas : la qualité est sacrifiée à la quantité.

La subversion. De la ‘déviation’ à la ‘subversion’ : «L’action anti-traditionnelle, par laquelle a été en quelque sorte ‘fabriqué’ le monde moderne constitue une déviation par rapport à l’état normal, celui de toute civilisation traditionnelle. La déviation s’opère d’une façon graduelle et comme insensiblement (du rationalisme … au matérialisme) mais quand elle arrive à son terme, elle aboutit à un renversement, à un état diamétralement opposé à l’ordre normal ; c’est une subversion suivant le sens étymologique de ce mot.

Des signes visibles de cette ‘subversion’ cette tendance de ‘contrefaçon’ et de ‘parodie’ du monde moderne actuel.

René Guénon met en cause l’enseignement moderne et condamne la généralisation de la modernité au reste du monde :

« L’instruction profane ne représente en somme aucune connaissance au véritable sens de ce mot ; mais à part son insignifiance et son inefficacité, ce qui la rend réellement néfaste c’est qu’elle tend à nier tout ce qui la dépasse et qu’ainsi elle étouffe toutes les possibilités se rapportant à un domaine plus élevé »

« L’Occident ne se contente pas d’imposer chez lui un tel genre d’éducation ; il veut l’imposer également aux autres avec ses habitudes mentales et la diffusion des produits de son industrie afin « d’uniformise » le monde entier »

La mentalité moderne

Toutes ces anomalies se répercutent sur la ‘mentalité moderne’ à laquelle René Guénon réserve plusieurs passages de son livre :

L’attitude matérialiste apporte dans la constitution psychologique de l’être humain une modification importante et il n’y a qu’à regarder autour de soi pour constater que l’homme moderne est devenu imperméable à toute influence qui ne tombe pas sous ses sens ; non seulement ses facultés de compréhension deviennent de plus en plus bornées, mais le champ même de sa perception s’est également restreint.

Les profanes et tous ceux qui sont affectés de l’esprit moderne nient tout ce qui les dépasse car toutes leurs études et toutes leurs recherches, entreprises à partir d’un point de vue faux et borné, ne peuvent aboutir qu’a la négation de tout ce qui n’est pas inclus dans ce point de vue. Ils sont en plus tellement persuadés de leur « supériorité » qu’ils ne peuvent admettre l’existence ou la possibilité de quoi que ce soit qui échappe à leurs investigations.

Dans la civilisation moderne tout apparaît comme artificiel, dénaturé et falsifié ce qui entraîne forcement que la mentalité moderne, elle aussi, est fabriquée. La falsification du langage, l’emploi abusif de certains mots détournés de leur véritable sens, emploi imposé par suggestion constante de la part de ceux qui exercent de l’influence sur la mentalité publique.

– « la mentalité moderne n’est que le produit d’une vaste suggestion collective qui s’exerce depuis des siècles » . « Au degré de confusion où est parvenu la majorité de nos contemporains, les associations de mots les plus contradictoires n’ont rien qui puisse les faire reculer, ni même leur donner simplement à réfléchir »

Le poste modernisme

Ces écrits de René Guénon qui datent des années 1940, se révèlent finalement tout à fait d’actualité. Il semble qu’il a prévu l’évolution de la modernité et sa destinée, l’ayant bien positionnée dans la marche de l’histoire selon sa logique cyclique. Il a prévu également son dénouement et ce qui va être désigné comme le ‘postmodernisme’.

Le rationalisme a bien été dépassé et l’idéal matérialisme remis en question, ce qui a laissé le champ libre à toute une mouvance anti-matérialiste et une effervescence des tendances les plus irrationnelles. La ‘volonté’ qui misait sur la ‘solidification du monde’, sur un monde occidental sous forme d’une forteresse maîtrisée, où règnent l’ordre, la sécurité et le confort, s’est effritée, se diluant dans les multiples tendances du postmodernisme.

René Guénon l’a bien prévu : «Cette sécurité de la ‘vie ordinaire’, sur laquelle a reposé jusqu’ici toute l’organisation extérieure du monde moderne, risque fort d’être troublée par des interférences inattendues ». Mais pour lui, cela correspond aux signes des temps, parmi lesquels il empreinte certains du Coran, la muraille des Magog ( yajouj et majouj) entre autres et se réfère à la sourate de la caverne pour ce qui des fissures de cette ‘muraille’, qu’il identifie à la ‘forteresse’ que nous venons d’évoquer. La grande muraille de protection a été obturé par le haut ce qui bloque les influences supérieurs, et des fissures se produisent dans la muraille ce qui va déchaîner les forces sataniques sur l’humanité.

René Guénon emprunte d’autres ‘signes des temps’ de la Bible, comme l’anti-christ ou ‘le numéro de la bête’, mais également de la souna, évoquant le ‘Massih dajal’, le Messie menteur. Mais c’est là un domaine qui a besoin d’un développement à part…

Nous allons clôturer ce chapitre par les paroles avec lesquelles René Guenon a clôturé son livre «le Roi du monde» :

‘Dans les circonstances au milieu desquelles nous vivons présentement, les événements se déroulent avec une telle rapidité que beaucoup de choses dont les raisons n’apparaissent pas encore immédiatement pourraient bien trouver, et plus tôt qu’on ne serait tenté de le croire, des applications assez imprévues, sinon tout à fait imprévisibles… Nous tenons à citer ici, pour terminer, cette phrase de Joseph de Maistre : «Il nous faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont arrivés»’

BR-ER

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire