Articles contenant le tag guénon

Exoterisme ..Ou «  La charia » pour « le soufisme »

Nous abordons ce sujet par un point de vue contemporain. Les différentes modes pseudos-spirituelles importées en occident moderne nous vantent les « bienfaits » du « sans forme », prônant le détachement de ces « vieilleries » sclérosantes que sont les règles du culte. Affichant un dédain de bon alois, les aficionados, à défaut d’être des disciples, de l’Union oublient qu’avant d’arriver, il faut démarrer et cheminer ….

S’ils avaient lu les écrits de S. Abd al-Wahid Yahya (René Guénon); ils sauraient qu’exotérisme et ésotérisme sont indissociables puisque ce sont les deux faces de la Tradition. S’ils l’ont lu, alors ils se méprennent sur le sens des ses propos. Ce qui est plus ennuyeux, c’est que leur « école » a de quoi plaire à beaucoup d’impétrants, nous pouvons dire que pour « recruter » ils utilisent la méthode de la publicité : séduire … En effet, quoi de plus tentant que croire être Réalisé, avoir atteint l’Union avec son Seigneur, pensant se mouvoir dans ce monde sans attaches. Arriver avant d’être partis, très infantile tout cela !

L’erreur schuonnienne a également marqué nos contemporains sur d’autres points puisque la plupart de ces « libres penseurs » confond l’Unité transcendante des formes avec un syncrétisme bien sentimental.

Nous devons réaffirmer que l’initiation au Tassawuf (soufisme) implique l’adhésion totale à l’Islam et à ses règles. « Beaucoup semble douter de la necessité, pour qui aspire à l’initiation, de se rattacher tout d’abord à une forme traditionnelle d’ordre exotérique et d’en observer toutes les prescriptions …. ». Ces propos de R.Guénon ne sont que le rappel des recommandations des Maîtres ,et notament d’un des plus grands, demandant à leurs disciples l’application de la charî’a selon leurs capacités à le faire.

« …L’existence uniquement profane, dont tout élément traditionnel est exclu, n’est réellement à cet égard que vide et néant. », la mise en oeuvre de la charî’a dans son quotidien permet d’abandonner le point de vue profane en obéissant dans chacun de ses actes à l’Ordre Divin. Même si des concessions « sont indispensables pour vivre dans ce milieu [occidental],encore faudrait il qu’elles soient réduites au strict minimum….. », il convient « …de réagir sous tous les rapports… ».

Le Shaykh dispensant les pratiques rituelles permet aux disciples de goûter à la sacralité si douce au Coeur et si pénible pour l’ego, la nafs (l’âme passionnelle). L’initiation effective nous projette dans cette sacralité dont est exclu « …un point de vue profane, qui n’est que le produit d’une dégénerescence spirituelle de l’humanité, et qui, par conséquent, est entièrement illégitime. ».

Exoterisme et esoterisme ne sont qu’UN. « …le noyau ne peut être atteint que par l’écorce ». Parvenu au noyau, « …il ne faudrait pas croire que cet exotérisme puisse être rejeté… ». Un Maître contemporain a dit : « ….Si vous me voyez ne pas appliquer la charia, fuyez …. ».

La clef de cette adéquation est pourtant simple. Le rattachement au Shaykh permet de « transformer » la charîa « ..dans une mesure correspondant au degré (station ou maqam) atteint par l’initié, puisque celui ci devient de plus en plus apte à en comprendre les raisons profondes, et que, par suite, ses formules doctrinales et ses rites prennent pour lui une signification beaucoup plus réellement importante que celle qu’elles peuvent avoir pour le simple exotériste, qui en somme est toujours réduit, par définition même, à n’en voir que l’apparence extérieure, c’est à dire ce qui compte le moins quant à la « vérité » de la tradition envisagée dans son intégralité. ».

La difficulté dans nos sociétés modernes où toutes traces de la tradition a disparu dans le quotidien est d’appliquer ce comportement dont nous ‘imprègne l’Islam malgré « ….les anomalies inhérentes aux conditions de notre époque… », l’abandon des habitudes profanes que certains nomment « culture occidentale » est requis pour passer de l’initiation virtuelle à l’initiation effective.

Atteindre l’Ihsan, le comportement noble, est à ce prix pour espérer se joindre à Lui. « Vous avez dans le Messager de Dieu un modèle excellent pour celui qui aspire à Dieu et au Jour dernier et qui invoque Dieu abondamment » nous dit Dieu dans Sa Révélation. Or le Messager de Dieu était la charî’a vivante …

M.p

Les passages en italique sont extraits de “Initiation et Réalisation Spirituelle” de René Guénon. Ch.VII, édit.Traditionnelles.

La dernière phrase en gras est le verset 21 de la sourate 33 du Qôran.

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

Psychanalyse, psychologie et autres sectes pour la contre-initiation

La psychanalyse est l’inverse de la religion. En effet, elle présente la conscience comme un état se développant uniquement vers le bas; ainsi, le « subconscient » devient il un tout avec le « moi », le « surmoi », jusqu’à devenir même « inconscient » dans le vocabulaire des psychanalystes, donc la négation de la conscience.

Rappellons que la conscience est lié à l’état humain (c’est une des modalités de l’individualité liée au mental), « s’étendant »  indéfiniment . Il est remarquable que la psychanalyse ne considère que le « bas ».

« ….c’est à dire du côté qui correspond, ici dans l’être humain comme d’ailleurs dans le milieu cosmique, aux « fissures » par lesquelles pénètrent les influences les plus « maléfiques » du monde subtil, nous pourrions même dire celles qui ont un caractère véritablement et littéralement « infernal ». [règne de la quantité …. page 223.RG.Gallimard].

La psychologie, aujourd’hui intimement liée à la psychanalyse, adopte les mêmes théories.

Nous pouvons dire également que la philosophie profane participe à ce « renversement » des valeurs.

Notre première constatation est qu’il y a un « réseau » d’influences participant à la coupure de l’homme d’avec les états supérieurs de l’Etre, coupure qui permet de plonger l’homme dans « le bourbier » ne lui laissant aucune issue pour s’extraire de ses possibilités les plus basses pour cheminer vers Dieu.

Notre deuxième constatation est que ces influences sont si répandues qu’elles imprègnent également certaines sociétés initiatiques « tabaruks » (qui n’ont pas la vivification de l’influence spirituelle par un maître vivant). Ces sociétés initiatiques tabaruks tiennent légitimement le dépôt initiatique par une chaîne authentifiée remontant de Maîtres en Maîtres, de Prophètes en Prophètes jusqu’à la source Divine.

Notre troisième constatation est que notre monde est imbibé de ces suggestions par le biais de « pseudos » vérités (donc d’erreurs, puisque la Vérité est exclusive) diffusées par tous les médias relayant les milieux « scientifiques » et institutionnels, confinant l’homme à s’enfermer dans ses illusions.

Certains, au comble du désespoir, tentent de s’échapper de cette prison avec des moyens qui tuent : drogue, alcool pour « oublier »; d’autres tentent de s’enfuir par la spiritualité. Leur état d’ignorance est tel que la plupart sont récupérés par des sectes, elles mêmes outils relais de ce réseau maléfique, leur offrant une parodie de spiritualité.

René Guénon nous a donné les clefs de compréhension des codes de fonctionnement de cette véritable « armée contre initiatique ».

N’oublions pas que sans Maître vivant « nous voyageons avec satan » nous dit la Tradition, logiquement celui ci éduque par les codes de la dernière révélation : l’Islam.

M.P

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

Considérations ésotériques sur la métaphysique

Il est une parole de René Guénon tirée de son livre  Initiation et Réalisation Spirituelle qui est une véritable invitation au seuil de la porte Divine, qui synthétise avec clarté nombre de considérations sur la métaphysique, et qui confronte le lecteur à l’orthodoxie de la doctrine traditionnelle d’une façon abrupte et sans équivoque possible ; en effet, René Guénon nous dit qu’aucune conception métaphysique n’est possible sans entrer dans la « Grande Solitude ».

Arrêtons-nous sur cette notion de « Grande Solitude » en précisant tout de suite qu’il ne s’agit pas d’isolement, car l’ascèse, loin d’être le fait de se réfugier sur une montagne, consiste au contraire à vivre notre modernité tout en conservant notre authenticité, et c’est un point très important à souligner, que le cheminant sur une voie spirituelle a une participation active au sein de la société dans laquelle il se trouve, « le corps dans la boutique, le cœur chez Dieu » disent les Soufis.

Alors de quelle solitude s’agit-il ? Disons tout de suite que le Soufi est intérieurement avec Dieu et extérieurement avec les hommes, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une solitude intérieure et non extérieure, et donc ce que l’on peut dire de la « Grande Solitude » est très exactement lié à la doctrine de l’unicité Divine, at-Tawhid. Précisons en quoi la doctrine de l’unicité Divine peut et même doit conduire l’être humain à un tel état, mais avant, souvenons-nous de l’insistance avec laquelle René Guénon a indiqué que le but final de l’initiation était la Délivrance vis-à-vis de la manifestation, Moksha, ou encore cette parole énigmatique relevée dans  Aperçus sur l’ésotérisme Islamique et Taoïsme, « Le Soufi n’est pas une créature », pour nous arrêter là et montrer à l’internaute l’élévation de la sphère dans laquelle est invité le lecteur guénonien.

Toutes les doctrines traditionnelles possèdent cette notion d’unicité Divine, et l’Islam est la forme qui insiste le plus sur cette affirmation, pour des raisons tenant à l’obscurcissement de la vision spirituelle des hommes durant notre période critique. Or selon la doctrine de l’unicité Divine, les créatures sont dénuées de force, ne peuvent ni nuire ni profiter, et ne possèdent pas d’existence autonome. Nombreuses sont les traditions prophétiques qui invitent à la sagesse, par la prise de conscience de l’indigence des créatures, et donc le détachement et l’autonomie vis-à-vis de celles-ci. Les Saints disent : « Les créatures sont la porte et le voile ». Ce qui est voilé, c’est l’agent unique, tel la conscience universelle trônant au centre d’un royaume peuplé de marionnettes qui tiendraient d’elle à la fois leur existence et leur activité. Il n’y a donc que Lui qui est Allah, et la Nafs, l’âme en tant qu’elle croit être séparée,  se pose en contre-pouvoir, mais bien-sûr de façon illusoire. En d’autres termes, l’être humain est éternellement seul face à son Seigneur, mais seule l’initiation peut lui restaurer la conscience de cet état, qui en même temps est libération, purification, unification, et dépouillement intérieur.

Ce qui vient d’être dit est précisément ce qui a fait dire à des Saints : « Mon ambition est de devenir l’unique esclave de Dieu », « Voir autre que Dieu revient à apostasier », « Quiconque tu détestes, tu ne détestes que Ton Seigneur » ou « Mes yeux n’ont jamais vu que Toi ».  René Guénon précise dans son livre « La métaphysique orientale » : « La connaissance métaphysique n’est pas quelque chose de nouveau », « elle n’est pas le produit de quoi que ce soit », et dit qu’il s’agit de la prise de conscience de « ce qui est ».  Voici donc, le fameux retournement. Ce n’est pas en tant qu’être humain que l’homme peut avoir cette connaissance. Ce point est essentiel. La Voie amène celui qui la parcourt à réaliser que lui et le monde ne sont pas ce qu’il croyait être, qu’il est, selon l’expression d’un Saint, « là où il a toujours été après n’être plus, là où il n’a jamais été » ; ou encore : « après qu’a disparu ce qui n’a jamais été, et que soit apparu ce qui n’a jamais disparu », « Dieu était seul, et aucune chose avec Lui, Il est maintenant tel qu’Il a toujours été ». Un Maître de la Voie de nos jours, dit en ces termes : « Celui qui est arrivé à voir l’Unité, ne voit plus qu’Elle. Il s’aperçoit que les formes humaines ne sont qu’illusions. Chaque étape est plus belle que la précédente . »

C’est l’état intérieur de celui qui est éveillé dans la Vérité, tandis que les autres êtres humains le perçoivent comme ils se perçoivent eux-même, c’est-à dire dans le monde. Cet état, qui en même temps est félicité, n’est pas descriptible et est à peine perceptible et réclame une grande vigilance, car il faut s’adresser à chacun selon son niveau, et mettre chaque chose à sa place. Jésus ne disait-il pas à Ses disciples : « Ne vous souciez pas de se que vous répondrez à vos accusateurs, car à ce moment-là ce n’est pas vous qui parlerez mais le Saint-Esprit ». Comprenons-que pour l’Homme qui est retourné au Centre du Monde, le souci est d’y demeurer et de s’y enraciner, et de laisser les évènements suivre leur cours sans les rechercher, ni les esquiver, ni s’y identifier. Le non –agir est en fait l’activité suprême, la plénitude de l’être, pour qui un « cœur chaud » et « voyant la lumière Mohamédienne en toute chose » n’est pas lettre morte.

Pourquoi de telles considérations dans un site internet qui se veut ancré dans l’actualité de l’œuvre de René Guénon ? C’est que l’humanité est actuellement dans une période critique, et ce à tous les niveaux. Il semble de plus que les solutions proposées sont le plus souvent destinées à aggraver l’état de confusion général, ne procédant jamais de l’intérieur mais de l’extérieur, ne consistant qu’en vaines réformes contingentes, écrans de fumée qui aggrave sans cesse cette myopie ambiante qui tend à solidifier et dissoudre ce monde, et qui fait apparaître l’autre monde au mieux comme un rêve lointain quand on est pas encore gagné par cette cécité générale et contagieuse. « Dieu ne change pas un peuple tant que celui-là ne change pas ce qu’il porte en lui-même » nous dit le Coran. Nous voyons maintenant pourquoi les considérations préliminaires sur la connaissance métaphysique ne sont pas déconnectées de notre préoccupation actuelle. La clé de la compréhension de cela est ce qui fut dit précédemment à propos de l’éveil de cet être engagé dans une voie spirituelle, qui comprend que lui et le monde ne sont pas ce qu’il croyait être. Pourquoi lutter quand on sait que la vie est un rêve, que l’éveil est meilleur et plus profitable, et qu’en plus il procure la Paix, qui elle par contre est le régulateur des activités le plus efficace ; le connaisseur de l’unité agit de la meilleure façon, impartial, sa volonté étant identifiée à celle du Divin. Nous voyons aujourd’hui des sages resplendissant de joie dans des conditions de vie difficile, or cette joie est justement, le médicament, la bonne santé, la guérison,…ce médecin qui est la lumière qui luit dans les ténèbres. «Cherchez d’abord le Royaume des Cieux et Sa Justice, le reste vous sera donné de surcroît » dit l’Evangile, avertissant, « Celui qui cherche à conserver sa vie, la perdra ». La Solution vient donc toujours d’en haut, et il ne peut en être autrement, si ce n’est que illusoirement et temporairement. Mais n’est-ce pas cette emprise de l’illusion qui est condamné à disparaître ? Le triomphe de l’erreur si éclatant soit-il n’a qu’un temps, celui de la Vérité est pour toujours. Les Sages ont toujours cherché à tranquiliser les Cœurs en rappelant à l’Homme le caractère illusoire du Monde et en les guidant dans le chemin de restauration de leur perception de la Divinité. Ainsi, c’est à un changement d’orientation auquel est invitée l’humanité entière, et nous venons de voir à partir de l’œuvre de René Guénon pourquoi il ne peut pas en être autrement.

Y.P

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

Témoignage sur l’art

Dans un article nommé « Sur la ‘Glorification du travail’ » tiré de l’ouvrage « Initiation et réalisation spirituelle », René Guénon part de la définition de l’art comme « l’imitation de la nature dans son mode d’opération », unissant ainsi les arts et les métiers dans un point de vue unique de « conformité à l’ordre ». L’ordre, c’est Rita, c’est-à-dire que pour parler de tradition on doit envisager le point de vue rituel dans lequel moyen et fin sont fondus sans confusion. Dans un article sur le symbolisme de l’épée en Islam, René Guénon affirme en effet que l’effort personnel, le Djihad Nafs,  est à la fois le moyen d’atteindre la Paix mais aussi l’activité propre de celle-ci. En d’autres termes, si on devait dire que la participation à un rite consiste à être au seuil de la porte, il convient de signaler que le seuil se suffit à lui-même. C’est à dire que l’on ne se tourne pas vers le Divin nécessairement pour atteindre un but, mais que le simple fait de se tourner vers le Divin est en soi le but.

Nous venons de voir que la conception traditionnelle de l’art est liée à celle du rituel, de Rita, c’est à dire de l’ordre. Par cette conformité, l’artisan humain cherche à imiter l’Artisan Divin, non pas dans ses effets, mais dans ses causes, c’est à dire par « un verbe conçu dans l’intellect ». On voit que l’art est indissociable de la vie contemplative dont elle tire ses principes et son inspiration. L’œuvre d’art est ainsi l’expression de « l’acte propre » de l’être par lequel la nature passe de la puissance à l’acte, il ne s’agit de rien d’autre que la recherche de l’union avec le Divin Créateur. Nous sommes bien loin ici de la conception profane de l’art et de son florilège de notions mondaines telles l’esthétisme ou les préoccupations d’ordre économique. N’oublions pas que les anciens identifiaient purement et simplement le Beau avec le Vrai. On pourrait dire en faisant un raccourci, que l’art dans sa compréhension originelle est un Yoga, ou encore qu’il est une recherche de la Vérité.

A l’image d’un centre spirituel, une école de musique, tout comme un centre d’arts martiaux, se présente non pas comme une école où on dispense un savoir livresque, mais comme une école de vie, où s’enseigne avant tout l’humilité, par le travail sur soi, et la recherche d’une discipline. « Le Maître est le dernier des disciples » disent les Soufis. Ici, Maître et disciples sont les visages multiples d’une seule réalité, les miroirs multiples conduisant l’âme à son éveil et son éducation. Le Maître d’arts martiaux dira que l’on doit chercher la Vérité d’un geste quand le Maître de Musique professera que la technique doit servir le goût. Ici comme là, c’est la quête de justesse et de profondeur qui est centrale. Sincérité et Authenticité sont la clé de voûte de l’accomplissement de l’œuvre d’art. Les moyens utilisés sont la concentration et la maîtrise de Soi. Sans oublier la présence d’une science particulière, directement liée au processus alchimique, à savoir la science du Rythme, la répétition d’une technique en vue de sa Maîtrise et de la compréhension de son sens profond.

On ne pourrait traiter exhaustivement tous les développements que ce sujet comporte en lui-même. Ces quelques lignes tentent de faire voir en quoi l’origine non-humaine de l’art pouvait être le garant d’un support à la transformation de soi, tout en montrant l’unité de fond des formes traditionnelles à partir de l’œuvre de René Guénon, son défenseur  compétent.

Y.P

, , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

A quoi peut bien servir la lecture de René Guénon ?

Il y a des écrits qui ne meurent jamais. Qui, en n’importe quel lieu et à n’importe quel moment où l’on s’y penche, nourrissent nos perceptions, affinent notre jugement et répondent aux multiples perplexités que provoque en nous ce monde.

L’œuvre, ô combien magistrale, de René Guénon s’inscrit dans cette lignée.

Né à Blois en 1886, René Guénon n’aura de cesse toute sa vie de mettre en garde contre les dérives de la modernité et d’appeler à revenir à la civilisation traditionnelle, selon la définition qu’il en donne dans Orient et Occident: « Une civilisation qui repose sur des principes au vrai sens du mot, où l’ordre intellectuel domine tous les autres, où tout en procède directement ou indirectement, et qu’il s’agisse de sciences ou d’institutions sociales, n’est en définitive qu’applications contingentes, secondaires et subordonnées de vérités purement intellectuelles ».

A contre-courant des modernistes et de leurs idées de progrès, René Guénon s’attache à démontrer que la civilisation occidentale est en crise. Détachée de la conscience de Dieu depuis bien trop longtemps déjà, ignorante de la connaissance même d’une Tradition primordiale, elle est en plein déclin. L’œuvre de cet auteur est cependant bien plus qu’une simple critique de la modernité à laquelle on a  eu trop tendance à la cantonner. Bien plus que cela, elle est un véritable support à la quête d’une élévation intérieure.

Ainsi à la question si souvent posée: « A quoi peut bien servir la lecture des ouvrages de Guénon, si ce n’est à satisfaire un besoin intellectuel ? », la réponse paraît si évidente qu’il semble presque futile de l’énoncer: à justement se libérer de cette héritage rationaliste, à en mesurer l’absurdité afin de tenter de revenir à la religion, la sacralisation du quotidien. Celui qui prévaut par rapport à tout.

Est-il utile de le rappeler ? Les écrits de Guénon ne sont pas une finalité en soi. Ils ne se suffisent pas à eux-mêmes. René Guénon l’a d’ailleurs martelé: il n’est pas un maître spirituel et ne peut en aucun cas se substituer à l’enseignement de ce dernier. Il se veut un simple éveilleur des consciences. Un éveilleur qui fournit un guide pratique à destination de celui ou celle qui désire ardemment cheminer. En s’attachant à lever les voiles qui obscurcissent la vraie connaissance de ceux nés au sein d’une civilisation anti-traditionnelle, nourris au lait du rationalisme et de l’individualisme, à ceux qui ont oubliés la solidarité dans le lien social, familial, la vertu, la noblesse du comportement, René Guénon prépare l’esprit à embrasser une quête spirituelle, un cheminement qui mène à la liberté.

De la naissance de la philosophie (profane), en passant par la désagrégation de la chrétienté, jusqu’à la Renaissance et la Réforme qui « consomment la rupture définitive avec l’esprit traditionnel », ou encore la proclamation de l’agnosticisme au XIXe siècle, cet auteur (de génie) passe en revue les phases successives qui ont conduit à l’état de déchéance actuelle de la civilisation occidentale.

Une partie de son œuvre représente ainsi une véritable entreprise de démystification. Démystification en premier lieu des schémas  de l’intellectualité occidentaux: le rationalisme, le matérialisme et l’individualisme, héritage direct de l’humanisme. Démystification aussi des thèses de ceux qui par « inaptitude métaphysique » sous-estiment la vérité des doctrines ésotériques orientales. Démystification enfin de l’interprétation de certains termes volontairement ou non galvaudés (« initiation », « ésotérisme », « mystique » etc.) auxquels  il s’attache à redonner leurs sens véritables.

René Guénon amène, ensuite, aussi le lecteur à comprendre ce qu’est la Tradition, dans son sens le plus profond et l’invite à se tourner vers l’Orient, là où demeure « le véritable esprit traditionnel ». Son jugement est d’ailleurs sans appel: le redressement de l’Occident ne pourra se faire qu’au contact de l’Orient, seule dépositaire du secret spirituel, de l’Islam dans sa plénitude.

Au-delà de tout cela, Guénon fournit surtout une direction doctrinale et dresse les conditions d’une initiation effective: le rattachement à une organisation initiatique authentique,  sous la guidance d’un maître spirituel qui a reçu l’autorisation divine de transmettre son enseignement et est détenteur de l’influence spirituelle. Une réalité vivante quand ce Guide s’inscrit dans une chaîne remontant à un Envoyé, comme il a lui même pris le pacte des mains d’un Shaykh d’une Tariqâ (organisation initiatique authentique et vivante), comme il en existe de nos jours en occident.

Que de temps gagné à la lecture de ses ouvrages ! Une lumière dans les dédales des pseudo-traditions et autres mouvances « néospiritualistes » si nombreuses à notre époque; un support pour se libérer de nos barrières mentales et pour progresser vers les états supérieurs de notre être en connaissant les fondements de toute quête spirituelle authentique et en mesurant enfin toute la préciosité. Voilà ce à quoi, entre autres, peut servir la lecture de René Guénon.

Au final, cet homme qui se voulait simple nous offre une œuvre, multiple et complexe, au sein de laquelle il a su disparaître et effacer toute trace d’individualité pour laisser place à l’émergence de la doctrine traditionnelle. La seule qui puisse conduire à la réalisation spirituelle.

e.LF

, , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

Le Règne de la quantité et le signe des temps

Dans son livre «Le Règne de la quantité et les signes des temps », René Guénon se livre à l’analyse et à la critique de la modernité, de façon méthodique, se plaçant résolument au point de vue traditionnel.

Le ton est donné dès la première page où il qualifie d’amblée, la ‘modernité’ d’anomalie et même de ‘monstruosité’ : «si le monde moderne, considéré en lui-même, constitue une anomalie et même une sorte de monstruosité, il n’en est pas moins vrai que, situé dans l’ensemble du cycle historique dont il fait partie, il correspond exactement aux conditions d’une certaine phase de ce cycle, sa période extrême… »

En face de la modernité, les gens se positionnent selon trois tendances. Il y a d’abord «ceux qui s’obstinent à admirer le prétendu progrès et à s’illusionner sur son aboutissement fatal » ; puis «ceux qui jugent les erreurs et les insuffisances propres à la mentalité de notre époque mais ne font que proposer des remèdes incapables d’enrayer le désordre croissant dans tous les domaines»; enfin ceux, forcement peu nombreux, qui sont en mesure de voir la modernité telle qu’elle est réellement. Ils remplissent pour cela les conditions nécessaires, dont la première est de connaître les Principes traditionnels. La deuxième condition est d’être imperméable à l’influence de la modernité car « pour saisir la vrai signification du monde moderne, il faut être entièrement dégagé de la mentalité qui le caractérise spécialement et n’en être affecté à aucun degré… » C’est à cette catégorie de gens que René Guénon dit s’adresser, les seuls dit-il à pouvoir comprendre son message, en considérant qu’ils sont destinés à préparer l’avènement de la nouvelle humanité.

Pour comprendre en fait les écrits de René Guénon il faut connaître d’abord ce qu’il entend par la «doctrine traditionnelle », c’est là son point de départ, de référence et d’ancrage. L’ensemble de son œuvre est guidé par deux objectifs complémentaires : Le premier consiste à reconstituer «la Tradition universelle» et sa doctrine, alors que le second est de suivre les conséquences de la rupture entre la Tradition et le monde moderne. C’est là les deux volets de son œuvre et l’on peut dire que le second est une application actuelle du premier : Il s’agit de saisir ce moment de ‘déviation’ – intervenant d’abord dans son milieu occidental-, de séparation entre science sacrée et science profane ; le moment de dégradation et de dissolution de la tradition et de suivre ces différentes étapes.

Pour reconstituer la ‘doctrine traditionnelle’, universelle par nature, il va chercher ses fragments dans des horizons lointains, en Inde et en Chine en particulier, et dans les profondeurs de l’histoire, remontant aux traditions polaire ( ou hyperboréenne), atlantéenne, etc. sans oublier bien sûr les  traditions juive et chrétienne.

Apres ce travail énorme de reconstitution de la «tradition universelle», nous voulons évidemment savoir à quel résultat ces recherches ont aboutit ! Quelle est donc cette «doctrine traditionnelle» à laquelle l’auteur a consacré sa vie?

Il est fort intéressant de noter que René Guénon, tout en faisant minutieusement cette reconstitution, était conscient que cette doctrine qu’il reconstitue n’est autre, dans ses grandes lignes, que la ‘doctrine islamique’, la considérant par là comme la ‘synthèse’ et ‘le renouvellement de la tradition universelle’.

C’est ainsi qu’en suivant la pensée de René Guénon et ses développements, nous prenons connaissance de la tradition universelle et, par la même occasion, nous retrouvons la «doctrine islamique», reformulée, renouvelée.

En ce qui concerne le deuxième volet de son œuvre, c’est-à-dire le divorce survenu en Occident entre la tradition et la ‘modernité’, René Guénon lui consacre son livre «Le Règne de la quantité et les signes des temps»

Qualité et quantité

Pour ce qui est d’abord du choix du titre de son livre, l’auteur écrit : « parmi les traits caractéristiques de la mentalité moderne, nous prendrons d’abord, comme point central, la tendance à réduire au seul point de vue quantitatif, tendance si marquée dans les conceptions ‘scientistes’ de ces derniers siècles… »

Cette tendance de réduction au quantitatif n’est autre en définitif, que celle qui mène au terme même de la descente qui s’effectue d’une façon accélérée à la fin d’un cycle « cette descente n’est en somme que l’éloignement graduel du Principe… le point le plus bas revêt l’aspect de la quantité dépourvue de toute distinction qualitative ».

La modernité est vue ainsi comme ‘une dégradation’, un éloignement de la ‘qualité’, et tend vers la déchéance, le règne de la quantité. «Ce que la majorité des hommes actuels célèbrent comme un « progrès », nous parait tout au contraire comme une profonde déchéance, ce ne sont que les effets du mouvement de chute, sans cesse accéléré, qui entraînent l’humanité vers les « bas-fonds » où règne la quantité pure »

René Guénon va démontrer, le long de son livre, comment cette ‘dégradation’ – dégradation des conceptions que l’homme se fait de lui-même et du monde – touche tous les domaines et il va illustrer cela par une multitude d’exemples.

Sciences sacrées et sciences profanes

René Guénon cite, dans ce domaine, deux exemples empruntés des sciences et des mathématiques : Dans la science traditionnelle des nombres et la ‘géométrie sacrée’ les chiffres et les formes géométriques traduisent essentiellement des réalités d’ordre supérieur. Ils ont subi, avec la science profane, une coupure avec le Principe et une ‘descente’ pour n’être que des entités quantitatives, dépourvues de toute qualité (métaphysique) »

«Les philosophes et les savants profanes s’enferment dans des conceptions étroitement limités, des «systèmes » qui, au fond, ne traduisent que l’insuffisance des mentalités individuelles, livrées à elles-mêmes » . «Un savant, au sens actuel de ce mot, même s’il ne fait pas profession de matérialisme, en sera fortement influencé, toute son éducation spéciale est dirigée dans ce sens ; et même s’il croit n’être pas dénué d’«esprit religieux », il trouvera le moyen de séparer sa religion de son activité scientifique de sorte que son œuvre ne se distinguera en rien de celle du plus avéré matérialiste et qu’ainsi il jouera son rôle dans la construction progressive de la science la plus exclusivement quantitative et la plus grossièrement matérialiste… »

La modernité a réussi à utiliser ainsi à son profit «ceux qui devraient être logiquement ses adversaires si la déviation de la mentalité moderne n’avait formé des êtres pleins de contradictions et incapables même de s’en apercevoir…. Tous les hommes en arrivent pratiquement à penser et à agir de la même façon… Et c’est ainsi qu’un homme qui se déclare chrétien se comporte en fait comme s’il n’y avait aucune réalité en dehors de la seule existence corporelle, et un prêtre qui fait de la science ne diffère pas d’un universitaire matérialiste… »

Le divorce entre tradition et modernité touche évidemment tous les domaines et nous aurons l’occasion de revenir sur certains de ses aspects, mais il nous faut, avec René Guénon, partir du point de vue doctrinal.

L’Unité et la doctrine de René Guénon

René Guénon, distingue donc deux pôles, celui de la quantité et celui de la qualité. Poussant le soin de définir les concepts dans toute leur étendue, l’auteur fait correspondre au couple qualité/quantité une multitude de désignations provenant parfois de diverses traditions. Mais pour l’essentiel retenons les correspondances entre « qualité/quantité » et « Essence/substance », « Unité/multiplicité» et «forme/matière ».

Il figure cela d’une façon schématique sous forme d’un triangle, le sommet représente la ‘qualité’ alors que la base symbolise la ‘quantité’. Il met en particulier la ‘qualité’ en relation avec ‘l’unité’.

L’Unité, c’est là en fait le point d’ancrage du raisonnement de René Guénon et ce qu’il considère comme l’essence de la Tradition universelle. Et c’est là également le ‘tawhid’ de l’Islam, le plus important des principes de la ‘doctrine islamique’.

René Guénon définit l’Unité en tant que «Unité principielle qui contient synthétiquement en elle-même toutes les déterminations qualitatives des possibilités ; elle en est le pôle essentiel »

Si ce premier Principe est en rapport avec le Divin, en tant que Réalité unique, l’origine, la finalité et la référence de toute chose, le deuxième Principe concerne spécifiquement ‘l’humain’ :

«L’homme écarté de son centre original se retrouve enfermé dans la sphère temporelle, il ne peut plus rejoindre le point unique d’où toutes les choses sont contemplées sous l’aspect de l’Eternité »

L’homme joue un rôle essentiel, sa conscience varie entre le niveau de l’éternité, du divin et celui du temporel, du monde illusoire tributaire des sens. D’où l’importance primordiale de l’être humain en tant qu’intermédiaire entre les différents niveaux de l’existence.

Ces deux Principes sont exprimés dans le credo islamique par la formule de l’Unité «la ilah illa Allah » suivie de la formule de relation homme / Dieu «Mohamed rassoul Allah ».

Apres le Principe de L’Unité et celui du rôle polaire de l’homme, nous passons au troisième Principe, lequel concerne la multiplicité. René Guenon explique que « La multiplicité principielle est contenue dans l’Unité métaphysique, c’est une multiplicité qualitative et non pas quantitative, c’est « l’ensemble des qualités ou des attributs qui constituent l’essence des êtres et des choses »

C’est ainsi que le troisième Principe concerne les attributs divins qui régissent le dynamisme du passage de l’Unité à la multiplicité, selon des lois divines.

Bien que René Guénon évoque souvent la question de la connaissance entre ‘le sacré’ et le ‘profane’, il affirme qu’« il n’existe pas réellement de domaine profane mais seulement un point de vue profane qui se fait de plus en plus envahissant jusqu’à englober finalement l’existence humaine toute entière »

Cela peut être considéré comme le quatrième Principe de la doctrine universelle : Tout chose est reliée à l’Unité – à travers les attributs divins – Unité qui est son origine, sa raison d’être et sa finalité. Même lorsqu’un homme croit être athée, c’est-à-dire coupé du Principe divin, la moindre chose de ce monde avec lequel il a affaire est reliée à Unité, depuis les rayons du soleil dont dépend sa vie jusqu’aux  cellules qui composent son corps.

Récapitulons maintenant les principaux principes de la ‘doctrine traditionnelle’, selon René Guénon. Exprimés en concepts islamiques cela donne. Le premier est ‘l’Unité’ (Taouhid), le deuxième concerne ‘rissala’ la relation spéciale entre Dieu et l’homme, le troisième concerne les attributs divins qui régissent la multiplicité, le quatrième concept (exprimé par le ‘tasbih’ en terme islamique) concerne le ‘lien’, multiple par ses formes et unique par sa finalité, entre Dieu et la multiplicité de la création. Il exprime la dépendance de chaque chose, pour sa vie même, au divin, et sa façon, qui lui est propre, d’exprimer ce ‘lien’.

Apres ces indications concernant le volet doctrinal de René Guénon, nous pouvons mieux comprendre sa vision de la modernité.

Conséquences de la coupure avec l’Unité

L’auteur considère cette coupure en trois étapes successives : D’abord la ‘dégradation’ (l’éloignement de l’unité), puis la ‘déchéance’ (la perte de vue de l’unité), et finalement la ‘déviance’ : « la modernité est une dégradation et une déviance qui va vers la déchéance, c’est une ‘anomalie’ et même une ‘monstruosité’ ».

La ‘déviance’ est ce point extrême lorsqu’il s’y opère une inversion des valeurs, ce qui était le plus bas est alors considéré comme une ‘valeur’ suprême. C’est ainsi que l’individualité et ‘l’uniformité’, sorte de fausse ‘Unité’ a remplacé, dans l’échelle des vertus la vrai Unité.

Les concepts ont subi ce double phénomène de dégradation et de déviance. Exemple le terme ‘matière’. A l’origine, la notion ‘materia’ dans la culture scolastique était en rapport avec la ‘mère’ , la ‘matrice’, le principe maternel. Cette notion est perdue de vue et le mot matière renvoi aujourd’hui à la notion de ‘matière dite inerte’ puis à la ‘réalité palpable’. D’autres concepts peuvent être cités dans ce registre comme les mots culture, intellectuel, héro, etc. tous d’ailleurs d’origine religieuse.

Plus que les concepts, les activités humaines ont subi ce phénomène de dégradation et de déviance autrement plus grave et parfois d’une façon dramatique :

La notion de ‘métier’, du travail qui s’inscrit dans l’optique de relier le travailleur à son essentialité, a été remplacée par celle de ‘l’industrie’, une activité où l’homme devient ‘mécanique’, dépendant dans son quotidien et même dans sa mentalité de la ‘logique’ des machines : la standardisation, la productivité, etc. .

La notion de ‘culture’, mot qui vient du terme ‘culte’ avait une signification en rapport avec une activité religieuse comportant des aspects cognitifs, rituels et éducatifs. Elle s’est dégradée d’abord pour ne designer que ‘la culture profane’ puis déviée pour être utilisée comme une sorte de ‘valeur’, plus exactement une ‘contre-valeur’ pour contrer toute aspiration spirituelle.

L’on peut citer également le terme ‘d’intellectuels’ qui désignaient des personnes ayant un haut niveau spirituel. On l’utilise actuellement pour designer des ‘penseurs libres’ n’ayant avec la spiritualité aucun engagement et aucun niveau ; c’est avec une ironie amère que René Guenon dit à leur sujet «ce phénomène actuel où des gens se considèrent comme ‘libres penseurs’ alors qu’ils sont des esclaves de tous les préjugées de l’époque » ; à quoi il faudrait ajouter : «Et qui ne font, avec des discours souvent bien prétentieux, qu’extérioriser, en public, leurs complexes et autres maladies psychiques.

L’activité artistique est un autre exemple significatif évoqué par l’auteur : «Tout art, à ses origines, est essentiellement symbolique et rituel, ce n’est que par une dégénérescence récente qu’il a perdu ce caractère sacré pour devenir finalement le «jeu» purement profane auquel il se réduit chez nos contemporains»

Genèse de la modernité

René Guénon décrit la genèse de la modernité et reconstitue ses différentes étapes : La genèse de la modernité a commencé, avec la réforme protestante qui, selon l’auteur constitue une dégradation de la ‘doctrine religieuse’. Vient ensuite le rationalisme qui a limité le champ de conscience humaine à la raison, puis la mécanisation et enfin le matérialisme. «Si le rationalisme a coupé la ‘Réalité’ en deux, étudiant l’aspect matériel apparent et excluant l’autre partie, la ‘mécanisation’ a nié jusqu’à l’existence de cette partie non manifestée, puis avec le ‘matérialisme’, on est passé au stade de considérer la partie ‘matérielle’ apparente comme la Réalité dans son ensemble ».

La réforme protestante

René Guénon considère la réforme protestante comme ‘une intervention humaine’, en rupture avec la tradition qui, normalement est d’origine supra humaine. Cette réforme a entraîné un amoindrissement de la Religion en Europe. Au lieu de religion on est passé à une sorte de ‘religiosité’, un phénomène où sentimentalisme et moralisme l’emportent sur la doctrine et l’activité rituelle.

René Guénon rejette catégoriquement l’idée de ‘réforme de la religion’, chère à beaucoup de nos contemporains car, explique-t-il: «Toute tradition contient dés son origine la doctrine toute entière, comprenant la totalité des développements et des adaptations qui pourront en procéder dans la suite des temps, ainsi que celle des applications auxquelles elle peut donner lieu dans tous les domaines. Aussi les interventions purement humaines ne peuvent-elles que la restreindre et l’amoindrir, sinon la dénaturer tout à fait…. » *

« les théories modernes veulent réduire la religion à un fait purement humain, refusant ce qui en constitue l’essence même ; ils la ramène à deux types, l’un ‘psychologique’ et l’autre ‘sociologique’ »

René Guénon met en garde contre les dangers de la généralisation de la décadence religieuse au reste du monde « La décadence de la doctrine religieuse en Occident, et la perte de l’ésotérisme correspondant montre assez quel peut être l’aboutissement si cela se généralise jusqu’en Orient ; il y a là un danger extrêmement grave »

Rationalisme

La ‘décadence de la doctrine religieuse’ a laissé la place – à la seconde étape du le processus de ‘dégradation’, – à l’émergence du ‘Rationalisme’. Descartes a considéré la raison comme la seule faculté de l’homme digne d’intérêt ; excluant par là, tout ce qui n’entre pas sous l’analyse rationaliste, du champ d’intérêt de la science et de la philosophie.

Le rationalisme est, selon René Guénon, la négation de tout principe supérieur. Il entraîne l’usage exclusif de cette raison devenue aveugle, dés lors qu’elle s’est ainsi coupée de l’intellect transcendantale dont normalement elle ne peut que réfléchir la lumière au niveau individuel… la raison ne peut alors que tendre vers le bas et s’enfoncer de plus en plus dans le matérialisme… elle perd peu à peu jusqu’à l’idée même de la Vérité et ne recherche plus que sa commodité…

René Guénon énonce là un autre principe de la ‘doctrine traditionnelle’ qu’il développe ailleurs, il s’agit des états multiples de l’être : une conscience supérieur (âme, cœur) relié à la Transcendance et une conscience inférieure, la ‘raison’ qui ne fait et ne peut faire que réfléchir la lumière de la conscience supérieure comme la lune qui ne fait que réfléchir les rayons du soleil.

La ‘mécanisation’.

Le rationalisme a engendré un phénomène que René Guénon désigne par ‘mécanisation’ : si le rationalisme a coupé la ‘Réalité’ en deux, étudiant l’aspect matériel apparent et excluant l’autre partie, la ‘mécanisation’ a nié jusqu’à l’existence de cette partie non manifestée.

La mécanisation est caractérisée à la fois par le changement artificiel de l’environnement de l’homme et par sa propre mentalité ; à ‘la coagulation des mentalités’ répond la ‘solidification du monde’ dans une sorte d’inter influence entre la conscience de l’homme et l’état du cosmos, des interactions incessantes entre la mentalité humaine et les différents aspects du monde de la manifestation.

Des influences de la ‘mécanisations’ sur la mentalité des gens, l’auteur cite cette tendance où ‘tout est compté, enregistré et réglementé’, le tout avec des interventions administratives dans toutes les circonstances de la vie ; tout devrait être standardisé et contrôlé ; comme si une ‘volonté’ veut maîtriser artificiellement la vie même des gens.

La solidification du monde se manifeste par la multiplication des constructions, de sorte qu’on se retrouve toujours enfermés dans des cubes (maison, chambre, bureau, café, super marché, etc.) et la généralisation des machines. L’homme est pris alternativement, en tenaille, entre l’emprisonnement dans des cubes et la soumission forcée à la loi de la machine. Un homme, même des plus privilégiés, passe des cubes de sa demeure au cube qu’est son bureau en subissant, en cours de route, dans le cube qu’est sa voiture, les embouteillages de la circulation et les arrêts obligatoires dans les feux rouges.

La mécanisation se manifeste également par l’importance prise par le règne minéral. René Guénon attire l’attention sur certains dangers particuliers. En ce qui concerne la métallurgie, les activités minières risquent de déchaîner «les forces inférieures de ce que toute les traditions considèrent comme ‘les gardiens des trésors souterrains’ et les ‘forgerons du feu souterrain’». A quoi s’ajoutent les fouilles archéologiques. René Guénon fait remarquer que des agglomérations enfouies, ayant étés des centres initiatiques, sont devenues des réceptacles d’influences obscures, en rapport avec le psychisme humain et l’ordre cosmique. Ces influences maléfiques risquent d’être libérées par les fouilles et remontant à la surface de la terre, provoquer des effets néfastes.

Le matérialisme

Avec le ‘matérialisme’, dernière étape de cette dégradation, on arrive au point de considérer la partie ‘matérielle’ apparente comme la Réalité dans son ensemble.

Apres la décadence de la doctrine religieuse en Occident, la limitation du champ de la conscience humaine à la ‘raison’, puis sa dégradation et sa déformation, engendrées successivement par le rationalisme et la mécanisation, l’étape matérialiste va accentuer ces anomalies.

René Guenon décrit cette étape et ses tendances, ‘d’uniformité’, de ‘vulgarisation’, de ‘falsification’ et même de ‘subversion’ «Dans la civilisation moderne tout apparaît comme artificiel, dénaturé et falsifié… »

L’Uniformité. Au lieu du principe de l’Unité, la modernité cherche à imposer ‘l’uniformité’.

L’uniformité n’est jamais réalisable en fait mais tous les efforts faits pour la réaliser dans le domaine humain ne peuvent avoir pour résultat que de dépouiller plus ou moins complètement les êtres de leurs qualités propres et ainsi de faire d’eux quelque chose qui ressemble à des machines… c’est bien à cela que tendent les conceptions « démocratiques » et « égalitaires » pour lesquelles tous les individus sont équivalents entre eux ; cette « égalité qui est un des « idéaux » à rebours du monde moderne et au nom de laquelle on veut imposer à tous une éducation uniforme avec un « nivellement par le bas », est une chose dont la nature n’offre aucun exemple .

La vulgarisation: la « vulgarisation », ou cette prétention de tout mettre « à la portée de tout le monde » est une des conséquences des conceptions démocratiques. Elle est particulièrement significative pour dépeindre la mentalité moderniste, mais elle ne peut aboutir qu’à un nivellement par le bas : la qualité est sacrifiée à la quantité.

La subversion. De la ‘déviation’ à la ‘subversion’ : «L’action anti-traditionnelle, par laquelle a été en quelque sorte ‘fabriqué’ le monde moderne constitue une déviation par rapport à l’état normal, celui de toute civilisation traditionnelle. La déviation s’opère d’une façon graduelle et comme insensiblement (du rationalisme … au matérialisme) mais quand elle arrive à son terme, elle aboutit à un renversement, à un état diamétralement opposé à l’ordre normal ; c’est une subversion suivant le sens étymologique de ce mot.

Des signes visibles de cette ‘subversion’ cette tendance de ‘contrefaçon’ et de ‘parodie’ du monde moderne actuel.

René Guénon met en cause l’enseignement moderne et condamne la généralisation de la modernité au reste du monde :

« L’instruction profane ne représente en somme aucune connaissance au véritable sens de ce mot ; mais à part son insignifiance et son inefficacité, ce qui la rend réellement néfaste c’est qu’elle tend à nier tout ce qui la dépasse et qu’ainsi elle étouffe toutes les possibilités se rapportant à un domaine plus élevé »

« L’Occident ne se contente pas d’imposer chez lui un tel genre d’éducation ; il veut l’imposer également aux autres avec ses habitudes mentales et la diffusion des produits de son industrie afin « d’uniformise » le monde entier »

La mentalité moderne

Toutes ces anomalies se répercutent sur la ‘mentalité moderne’ à laquelle René Guénon réserve plusieurs passages de son livre :

L’attitude matérialiste apporte dans la constitution psychologique de l’être humain une modification importante et il n’y a qu’à regarder autour de soi pour constater que l’homme moderne est devenu imperméable à toute influence qui ne tombe pas sous ses sens ; non seulement ses facultés de compréhension deviennent de plus en plus bornées, mais le champ même de sa perception s’est également restreint.

Les profanes et tous ceux qui sont affectés de l’esprit moderne nient tout ce qui les dépasse car toutes leurs études et toutes leurs recherches, entreprises à partir d’un point de vue faux et borné, ne peuvent aboutir qu’a la négation de tout ce qui n’est pas inclus dans ce point de vue. Ils sont en plus tellement persuadés de leur « supériorité » qu’ils ne peuvent admettre l’existence ou la possibilité de quoi que ce soit qui échappe à leurs investigations.

Dans la civilisation moderne tout apparaît comme artificiel, dénaturé et falsifié ce qui entraîne forcement que la mentalité moderne, elle aussi, est fabriquée. La falsification du langage, l’emploi abusif de certains mots détournés de leur véritable sens, emploi imposé par suggestion constante de la part de ceux qui exercent de l’influence sur la mentalité publique.

– « la mentalité moderne n’est que le produit d’une vaste suggestion collective qui s’exerce depuis des siècles » . « Au degré de confusion où est parvenu la majorité de nos contemporains, les associations de mots les plus contradictoires n’ont rien qui puisse les faire reculer, ni même leur donner simplement à réfléchir »

Le poste modernisme

Ces écrits de René Guénon qui datent des années 1940, se révèlent finalement tout à fait d’actualité. Il semble qu’il a prévu l’évolution de la modernité et sa destinée, l’ayant bien positionnée dans la marche de l’histoire selon sa logique cyclique. Il a prévu également son dénouement et ce qui va être désigné comme le ‘postmodernisme’.

Le rationalisme a bien été dépassé et l’idéal matérialisme remis en question, ce qui a laissé le champ libre à toute une mouvance anti-matérialiste et une effervescence des tendances les plus irrationnelles. La ‘volonté’ qui misait sur la ‘solidification du monde’, sur un monde occidental sous forme d’une forteresse maîtrisée, où règnent l’ordre, la sécurité et le confort, s’est effritée, se diluant dans les multiples tendances du postmodernisme.

René Guénon l’a bien prévu : «Cette sécurité de la ‘vie ordinaire’, sur laquelle a reposé jusqu’ici toute l’organisation extérieure du monde moderne, risque fort d’être troublée par des interférences inattendues ». Mais pour lui, cela correspond aux signes des temps, parmi lesquels il empreinte certains du Coran, la muraille des Magog ( yajouj et majouj) entre autres et se réfère à la sourate de la caverne pour ce qui des fissures de cette ‘muraille’, qu’il identifie à la ‘forteresse’ que nous venons d’évoquer. La grande muraille de protection a été obturé par le haut ce qui bloque les influences supérieurs, et des fissures se produisent dans la muraille ce qui va déchaîner les forces sataniques sur l’humanité.

René Guénon emprunte d’autres ‘signes des temps’ de la Bible, comme l’anti-christ ou ‘le numéro de la bête’, mais également de la souna, évoquant le ‘Massih dajal’, le Messie menteur. Mais c’est là un domaine qui a besoin d’un développement à part…

Nous allons clôturer ce chapitre par les paroles avec lesquelles René Guenon a clôturé son livre «le Roi du monde» :

‘Dans les circonstances au milieu desquelles nous vivons présentement, les événements se déroulent avec une telle rapidité que beaucoup de choses dont les raisons n’apparaissent pas encore immédiatement pourraient bien trouver, et plus tôt qu’on ne serait tenté de le croire, des applications assez imprévues, sinon tout à fait imprévisibles… Nous tenons à citer ici, pour terminer, cette phrase de Joseph de Maistre : «Il nous faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l’ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Des oracles redoutables annoncent déjà que les temps sont arrivés»’

BR-ER

, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

La religion dans la démocratie

Lecture critique de La religion dans la démocratie : Parcours de la laïcité de Marcel Gauchet, Gallimard, Paris, 1998

Pistes de réflexions politiques à partir de la pensée de René Guénon

Cette note critique, tout en se basant sur la réflexion de Marcel Gauchet, en  prendra volontairement le contre-pied. Cette orientation ne procède pas d’un entêtement délibéré mais plutôt de la volonté d’ouvrir des pistes de cheminement possible sur le sujet de la place de la religion dans la démocratie. Le cadre de référence choisi est identique à celui de Marcel Gauchet et épousera donc surtout les mouvements d’un parcours historique perçu à partir de la France. Bien sûr, il ne faut y voir aucune prétention à égaler la qualité des constructions théoriques du philosophe mais simplement la perspective de desserrer l’étau dans lequel la densité de son texte est susceptible de nous enfermer. Il pourrait en effet être préjudiciable d’y voir un outil d’appréhension infaillible des rapports entre religion et démocratie dans le contexte de la modernité. La pertinence et la cohérence des enchaînements de la réflexion doivent pouvoir laisser des interstices dont l’investissement est la condition même d’une possible compréhension de cette marche future de la démocratie qui échappe aux développements présents dans le livre.

Marcel Gauchet oriente sa démonstration dans le sens d’une déperdition progressive du sens de l’absolu. L’hétéronomie  qui présidait au destin d’une société d’ancien régime, où l’Eglise qui tenait lieu de délégation du royaume divin sur terre incarnait la référence ultime dans le jugement des affaires humaines, a laissé la place à l’autonomie du gouvernement de l’homme par l’homme. Cette formulation elle-même laisse entrevoir les écueils d’un dispositif qui cristallise de la sorte, sous l’étendard de l’idéal démocratique, les aspirations les plus élevées de l’homme dans l’au-delà républicain de la recherche de l’intérêt général.

Cependant, parce que selon lui cette recherche de l’intérêt général revêt encore quelque chose de l’ordre de la transcendance, une certaine nostalgie de l’idée originelle de la démocratie en France, celle qui pour le philosophe connaît son aboutissement en même temps que sa naissance avec la Révolution Française, semble poindre en filigrane chez Marcel Gauchet. Pour lui en effet ni la dimension eschatologique des idéologies postérieures qui s’inscrivent dans le déploiement historique, ni les prétentions de l’Art à atteindre l’objectivité à partir des manifestations d’une subjectivité n’ont pu faire perdurer ce qui subsistait d’une dimension pseudo-sacrée dans le profane.

On peut alors se demander si l’évolution actuelle que décrit Marcel Gauchet ne serait pas tout simplement la tentative d’une inversion de cette tendance plutôt qu’une dégénérescence. Si, comme il le dit, l’Etat n’est plus capable de se faire le chantre des aspirations du peuple en élevant la substance de leur revendication à l’universalité, on peut d’une part se demander si il l’a déjà véritablement été et d’autre part si la structure cyclique de la gestion des affaires humaines n’est pas entrée, après avoir été dissociée  du pseudo-sacré qui subsistait en elle après sa dissociation du sacré, dans une nouvelle phase où le tout, en l’occurrence l’Etat, serait le catalyseur immanent plutôt que la projection distante de ses parties.

Une des réserves qui peut être formulée à l’encontre de la capacité de l’Etat-Nation à être le porteur de l’intérêt général réside dans la nature même des conditions de sa naissance. L’universalisme républicain hérité  de la position d’arbitre d’un Etat absolutiste qui se situe au-delà des particularismes confessionnels constitue une construction culturelle inscrite dans un contexte historique  bien précis. Il s’agissait alors d’arbitrer, entre catholiques et protestants, des expressions divergentes d’un même substrat issu du christianisme. Il paraît difficile, dans le contexte multiculturel actuel de demeurer sur un postulat que Marcel Gauchet étend à la Révolution française et à  la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Mais là aussi, la prise en compte d’évènements historiques considérables, omis par Marcel Gauchet, peut venir contrarier la cohérence de sa démonstration.

Il en va ainsi de la révolution industrielle. Le XIXè siècle qui la voit éclore est aussi précisément celui qui voit naître les idéologies socialistes de la libération de l’homme dans le déploiement du temps historique. Ce siècle est aussi celui de l’apparition d’une discipline nouvelle dans le champ scientifique, la sociologie. Or celle-ci se donne précisément pour objet d’étudier les lignes de fracture dynamiques au sein d’une société qui jusqu’alors n’avait  véritablement pu se penser autrement que comme un tout homogène  régulé de manière indiscutable par la diffusion, à partie de son sommet, d’orientations qui ne pouvaient que satisfaire tout à chacun. Mais peut-être faut-il s’interroger sur les conditions d’élaborations de ces orientations.

La révolution industrielle consacre l’émergence d’un pouvoir économique qui se développe dans le même temps que l’essor du capitalisme. Et c’est bien ce pouvoir que va s’attacher à dénoncer le marxisme. La dérive oligarchique récente, que dénonce Marcel Gauchet dans la gestion étatique des affaires publiques, peut bien prendre racine dans l’émergence nouvelle d’une conscience de classe dominante. Il est alors facile de comprendre son incapacité à porter la voix populaire. Si, comme l’affirme Marcel Gauchet, la dislocation sociétale autour de crispations identitaires, que celles-ci soit strictement religieuses comme dans le cas de l’islam, plus largement politiques comme dans le cas du christianisme ou plus directement culturelles, doit être perçue comme l’évidement de l’idéal démocratique, c’est aussi en raison de la constitution originelle d’un Etat qui repose sur la formulation, sous couvert d’intérêt général, d’intentions particulières propres à une élite sociale qui pourra dorénavant asseoir la pérennisation de sa position par le biais de l’économique. Autrement dit, l’impossibilité constitutive, quasiment ontologique de la démocratie  à représenter clairement les intérêts d’une communauté nationale, provient de ce que celle-ci, si tôt qu’elle a délégué la représentation de ses revendications, s’en voit déposséder par la reformulation dénaturée que ces dernières vont subir dans les mains de responsables politiques qui ne sont pas mus par les seuls impératifs vertueux de la recherche de l’intérêt général. Car les collusions du politique et de l’économique ne sont plus à démontrer et l’indépendance théorique du pouvoir judiciaire ne saurait suffire à corriger la subtilité du processus de conversion en intérêts particuliers, au sommet de l’Etat, de l’expression illusoire de l’intérêt général.

Dans le même ordre d’idées, on peut noter que l’étape décisive de l’apparition de l’Etat-Providence au milieu du XXè siècle n’est autre que la manifestation politique de l’élaboration dans le champ de l’économie des théories keynésiennes de relance par la demande. Ces dernières avaient par ailleurs été élaborées dans la perspective de la modalisation d’une synthèse entre interventionnisme étatique et libéralisme économique, synthèse qui se voulait être le rempart aux déstabilisations anarchiques dont le capitalisme sauvage avait fait les frais au moment de la crise économique de 1929.

Enfin, la période post-colonialiste dans laquelle nous nous trouvons permet de porter un regard objectif sur la décolonisation. Celle-ci, dont une des motivations majeures était la diffusion par la force des valeurs civilisatrices de la démocratie a connu un cinglant échec. Elle a d’abord révélé l’incapacité de l’Etat à assurer une régulation qui se justifierait par le seul fait  qu’il soit le dépositaire attesté d’une raison supérieure mais elle a également sonné le glas de sa prétention à rendre effective dans le champ politique la délégation de pouvoir que les citoyens lui reconnaissaient.

L’échec de la colonisation a ainsi pu constituer un véritable laboratoire pour l’émergence d’expressions politiques plurielles au sein de la communauté nationale. Non seulement il y avait ceux qui étaient pour et ceux qui étaient contre mais elle a également mis a jour une multiplicité d’actions hostiles à l’Etat dans les territoires colonisés. Et cet état de fait s’est ressenti avec d’autant plus d’acuité que les populations jadis colonisées se sont retrouvées, aux alentours de ce tournant des années 70 dont parle Marcel Gauchet, sur le territoire national actualisé lui-même. Pour le philosophe, ce tournant matérialise la fin de la condition supérieure de l’Etat, qu’elle soit prise dans son acception théorique pour qualifier les attributs métaphysiques dont s’était parée la notion d’idéal démocratique ou qu’on la prenne dans son acception pratique pour définir la formule synthétique de l’orientation des intérêts particuliers que l’Etat détenait en dernier ressort.

Cette rupture ultime, Marcel Gauchet ne  lui prête pas explicitement les atours de l’économie, mais on peut raisonnablement penser qu’elle a été précipitée par la crise pétrolière de 1973, moment qui n’a pu qu’accentuer le mouvement descendant de la souveraineté absolue de l’Etat dans la gestion de sa destinée. Cependant, on peut noter que les évènements de Mai 1968 en France, par leur antériorité, établissent un lien avec la perte de prestige étatique dont est synonyme le terme de décolonisation. Par ailleurs, ils signent aussi l’avènement des formes modernes de protestation et leur impriment une marque qui les distinguent de l’empreinte fortement économique que possédaient les mouvements miniers du début du XXè siècle ou encore les manifestations ouvrières menées par le Front populaire en 1936. Dans une perspective traditionnelle (cf. Autorité spirituelle et pouvoir temporel de René Guénon), on dira que les possibilités de dégénérescence s’épuisent et que, faisant suite à un mouvement qui a  vu la reconnaissance extérieure du pouvoir passer de la sphère sacerdotale à la sphère royale puis à son pendant profane que représente la sphère étatique et enfin à sa perversion par l’emprise de la sphère économique, l’on se situe dans l’impératif de la remontée cyclique par la revivification spirituelle. Aussi, dans la continuité du mouvement entamé, celle-ci ne peut qu’advenir à partir du peuple, non pas dans le sens où la démocratie l’entend, mais en tant qu’il est le miroir symbolique où les états supérieurs trouvent leur appui tout comme la non-manifestation principielle trouve sn reflet opposé et complémentaire, et donc d’une certaine manière son voile, dans l’obscurité de la matière.

Dans son livre, Marcel Gauchet avance que la sécurité matérielle qu’assure l’Etat-Providence est susceptible d’expliquer que les aspirations citoyennes soient désormais disjointes du bien-être strictement économique. Il est vrai que la naissance de l’Etat-Providence est concomitante de l’identification d’une classe moyenne, classe issue pour une grande partie du peuple mais, notamment par le fait d’une certaine aisance matérielle, frappée du joug de la médiocrité selon les propos de René Guénon lui-même. Or c’est sans doute du sein de cette dernière qu’ont été portées sur la scène publique les revendications politiques importantes de ces dernières années. Mais peut-on réellement affirmer que celles-ci n’ont fait l’objet que d’un consentement approbateur dans leur légitimité à l’expression de la part des pouvoirs publics ? Si cela était le cas, il nous faudrait éluder les processus parfois difficiles d’élaboration des réformes ou bien encore les évolutions sociales progressives au sein de notre société sur la même période. Le droit de vote des femmes, les amendements au code de la nationalité, Le PACS ou encore Le Conseil Français du Culte Musulman ne seraient, pour prendre des exemples volontairement variés dans les domaines qu’ils touchent, que l’extériorisation immédiate d’attentes jusqu’alors demeurées  à l’état de stricte  latence dans la société française. Il semble alors difficile d’expliquer la manière dont se font les choix de domaines où l’Etat parvient à formuler une décision. Cette formulation doit en effet bien être l’aboutissement d’une dynamique que des acteurs s’attachent à activer sur un terme plus ou moins long. Cette dynamique, bien qu’émanant d’une base sociale commune, recèle des tendances contraires, les unes vouées à l’épuisement et les autres porteuses d’un redressement de valeurs au sens spirituel du terme.

Pour ce qui est du domaine religieux, là encore il faut arriver à une perception différenciée de la société car c’est cette différenciation qui rend possible l’ère nouvelle d’un régime politique susceptible de renaître à partir de bases démocratiques  par une interprétation qualitative des attentes sociales. La situation de l’islam est à ce sujet bien différente de celle du christianisme. Il faut pouvoir garder en ligne de mire la spécificité respective des objets étudiés. Si le christianisme s’est quelque peu vidé de sa substance et que sa représentation dans la sphère publique emprunte souvent  aux caractéristiques des manifestations culturelles, cela peut être dû en partie au fait que cette tradition religieuse est dépourvue de la structuration légale qui régit l’islam, comme le judaïsme d’ailleurs. Comparativement, il est intéressant de noter que ce dernier, alors que sa présence en France n’a rien de récent, a sans doute davantage su se concentrer sur la préservation de la part strictement religieuse de son identité, et ce en dépit de sa condition minoritaire. La cohérence intrinsèque d’une logique d’acteurs peut donc se révéler prépondérante pour son appréhension et par suite pour sa gestion politique. La vivacité de la présence musulmane  en France a encouragé son émergence sur la scène publique mais l’étape décisive que constitue la création du CFCM, pour prendre un repère marquant à défaut d’être forcément efficace, s’est faite à l’issue de multiples atermoiements, dont certains sous la forme de débats juridiques suite à l’affaire des foulards de Creil notamment, débats citoyens qui n’ont pu faire l’économie de spécificités intrinsèquement religieuses

Ainsi, pour suivre les lignes théoriques de sociologues du droit tels que Jacques Commaille, c’est à l’émergence une nouvelle forme de régulation politique qu’il faut conclure. Le regret qu’exprime Marcel Gauchet à propos de la disparition d’un Etat décisionnaire doit pouvoir être perçu comme l’apparition de nouveaux canaux de décision. Ceux-ci prennent racine à la base de la société pour être portés au sommet de l’Etat. Mais c’est bien là que subsiste la sphère de décision ultime en fonction d’un agenda que seuls des mouvements sociaux mûrs et extraordinaires par leur ampleur sont capables de perturber. D’ailleurs, aux heures passées d’un Etat absolutiste déclinant dont les privilèges de la transcendance devaient être repris à bon compte par le nouvel Etat républicain, la Révolution Française était-elle autre chose qu’une forme paroxystique de mouvement social mûr et extraordinaire ? C’est que cette étape fondamentale de le dégénérescence du pouvoir royal s’imposait dans l’ordre d’une manifestation dont le dessein divin  veut épuiser les possibilités avant d’en instaurer de nouvelles.

Aussi, ce gouvernement à partir des composantes sociales d’un territoire national donné n’a pas forcément les traits funestes que Marcel Gauchet veut bien lui prêter. Il faut plutôt y voir l’introduction inévitable du social dans le champ de la décision politique, introduction d’autant plus capitale que la société française s’est considérablement diversifiée depuis que l’Etat, avec la loi de séparation de 1905, s’est constitué en véritable garant moral de l’intérêt général. Mais ce plan moral de l’Etat doit aujourd’hui être dépassé pour que ce dernier demeure le digne représentant des intérêts de ses administrés. Le contexte conflictuel, entre l’Eglise et l’Etat, dans lequel a été élaborée la morale laïque n’est plus de mise aujourd’hui et le religieux n’a plus d’influences sensibles dans l’exercice du pouvoir. Il n’y a plus de différences à effacer au nom d’un nivellement égalitariste mais une mosaïque  à recomposer au nom d’une équité unifiée.

N.h

, , , , , , , , , ,

Pas de commentaire

La Tradition

La tradition, ce terme dont le sens originel a tellement été galvaudé par son usage dans le discours actuel, René Guénon nous réconcilie pleinement avec la dimension profonde à laquelle il renvoie. Un recours à l’étymologie(du latin traditio, tradere, de trans « à travers » et dare « donner », « faire passer à un autre, remettre ») s’avère d’ailleurs à ce titre particulièrement intéressant  pour la compréhension du mot tradition comme héritage immatériel que les écrits de René Guenon ont vocation à situer sur le plan spirituel. En dénommant “tradition” ce que communément nous appelons “religion”, il transcende l’ambivalence du lien auquel le terme “religion” renvoie (a la fois lien avec le divin et lien communautaire entre les hommes) pour envisager dans un même élan les formes multiples avec lesquelles Dieu a choisi de rendre possible à l’homme Sa connaissance dans la contingence que représente pour celui- ci les données de l’époque dans laquelle il vit. Abstraction faite de ces contingences, c’est donc à l’appréhension  de l’unité fondamentale des traditions que nous invite René Guénon, manifestations de cette Tradition primordiale que notre père Adam a reçue comme legs de son Seigneur.

Ainsi, loin, très loin de la célébration de la survivance de pratiques ou croyances populaires, car il nous faudrait alors selon toute rigueur étymologique parler de superstition et non de tradition, c’est à  la contemplation d’un dépôt sacré universel que nous sommes appelés.

N.h

, , , , , , , , , , ,

2 commentaires